Dimanche 19 août 2007

    la rue des antiquaires de Pingyao
Acheter des lianhuanhuas en Chine ce n'est pas toujours une mince affaire. 
    Bien sûr ces petits livres ont connu des tirages impressionnants, dont les chiffres donnent le vertige.  Leurs auteurs, s'ils en avaient touché les droits, seraient d'ailleurs milliardaires. 
    Tirages énormes donc, mais à ramener à la taille de la population.
    Chaque famille a chez soi une collection de lianhuahuas, généralement datant des années 80: Les trois royaumes, Au bord de l'eau sans oublier Le Voyage en occident dont j'ai parlé précédemment. On trouve aussi beaucoup de récits d'aventures (autour de maîtres de wushu, de chevaliers errants, de détectives privés), ainsi que des adaptations (évidemment dans des éditions pirates) de films occidentaux. C'est ainsi que les Chinois ont pu découvrir les exploits de James Bond,  la Guerre des  étoiles, etc. Ces films étaient  redécoupés en photographies sous lesquelles figurait un récitatif, assez court, consistant en une reprise des dialogues du film. Ce type de livre existait déjà pour les films chinois (notamment les adaptations d'opéras) mais dans les années 80 il a connu une diffusion énorme et a permis au public d'alors, qui n'y avait pas accès, de découvrir le cinéma occidental, en attendant l'arrivée de la télévision et des DVD pirates.   
    On trouve aussi dans les ménages chinois nombre de récits policiers, ayant des héros occidentaux, qui s'apparentent davantage aux comics américains. Leur facture assez grossière permettait cependant de satisfaire les besoins en adrénaline de tout un public généralement masculin. Il n'est pas rare de reconnaître dans les dessins de certains personnages des portraits d'acteurs américains ou européens (j'ai même repéré  un livre donc le héros ressemblait trait pout trait à  Lino Ventura!). 
    La fin des années 90 a connu une course généralisée à l'enrichissement et cela n'a pas été sans effet sur un marché des antiquités  en train de se constituer. Selon les professionnels que j'ai interrogés cette période a vu  naître une véritable frénésie pour les objets anciens, pièces acquises dans les caves des particuliers, parfois dérobées dans les temples ou dénichées avec soin dans les campagnes les plus lointaines que les professionnels se sont mis à écumer méthodiquement. 
    C'est à ce moment donné que le lianhuanhua est devenu un objet de collection, les pièces les plus recherchées étant bien évidemment les plus anciennes (époque Guomindang) mais surtout celles des années 50-60, parce que l'art du lianhuanhua a atteint son apogée durant cette période, également en raison du fait que les tirages  étaient alors beaucoup plus modestes (dix mille à quinze mille exemplaires contre plusieurs centaines de milliers dans les années 80) sans oublier non plus les autodafés que ces ouvrages ont pu subir durant la Révolution Culturelle. 
    Les prix pour les livres de cette période ont grimpé jusqu'à donner le vertige aux acheteurs.  Désormais, un ouvrage en bon état coûte fréquemment plusieurs centaines de yuans (plusieurs dizaines d'euros ce qui représente beaucoup d'argent pour un ménage moyen), et s'il s'agit d'une pièce assez rare sa valeur peut atteindre des sommes élevées:  dix mille, vingt mille euros se justifient pour l'acquisition de séries comme "Le rêve dans le pavillon rouge" ou "Les récits de l'opéra de Pékin".
    Autant dire que ce commerce peut s'avérer très profitable pour autant que l'on  s'y soit pris à temps. Aujourd'hui les marchés aux puces sont légions en Chine. A Pékin le principal est celui de Panjiayuan, ceux de Shanghai ou de Tianjin figurent parmi les plus importants de Chine. Même une ville "moyenne" comme Wuhan en compte quatre. 
    Dans le principal, celui de Qiaokou, les vendeurs sont généralement des retraités ou des chômeurs (Xiagang) dont ce négoce a permis la reconversion.
    Les livres sont étalés sur des bâches (on appelle cela "baitan", c'est-à-dire vendre sur un tapis) ou exposés dans les magasins logés dans les galeries. Les pièces les précieuses sont stockées à l'abri de la poussière, de la lumière et de l'humidité dans des boîtes hermétiques elles mêmes rangées dans des coffres-forts. Il s'agit aussi de les protéger contre le vol, car ces objets, petits et chers, constituent une proie idéale pour les voleurs. Les murs des magasins sont parfois couverts d'affiches représentant des héros de lianhuanhuas, appelées "Nianhua lianhuanhua" car destinées à tapisser les portes d'entrée à l'occasion du Nouvel An. Ces affiches sont généralement superbes. Elles offrent un condensé en couleur d'ouvrages déjà parus en noir et blanc. Sur seize cases (au lieu de quatre-vingts ou cent) le récit est repris dans ses grands traits.
  On peut aussi y acquérir toutes sortes de vieux papiers (tout est récupéré et peut trouver sa valeur) ainsi que certains documents  "interdits" que les commerçants vous montrent d'un air de comploteur en chuchotant leurs explications. Telle photo de Mao avec Lin Biao, que le vendeur compare malicieusement avec la même remaniée quelques mois plus tard (d'où Lin Biao a été effacé) est sortie sous le comptoir, tandis que certaines pièces exhumées de l'Enfer maoïste (Jing Ping Mei par exemple) sont elles exhibées fièrement. On vend également  assez bien la série des douze épisodes des Trois Royaumes qui a été censurée à la fin des années 80 pour des raisons politiques (je précise qu'elle est aujourd'hui rééditée sans aucune restriction de contenu). Il faut dire que retrouver de telles reliques après  huit ans de guerre sino-japonaise, une dizaine d'années de guerre civile, la purge radicale qu'a été la "Libération", les souffrances engendrées par le Grand Bond en avant et les dégâts de la Révolution Culturelle, cela témoigne du désir intense des Chinois de préserver ces traces d'un passé pourtant douloureux et fait d'eux des champions (certes paradoxaux) de la conservation du patrimoine dans un pays qui n'en a pas toujours fait grand cas. 
    Toutes sortes de gens fréquentent ces marchés: cols blancs (eux payent rubis sur l'ongle et ne daignent pas marchander, pour garder la "face"), parents qui désirent inculquer à leurs enfants les valeurs traditionnelles (et donc leur faire lire les quatre classiques dans leur adaptation en lianhuanhua), mais aussi quantité de gens modestes qui viennent dépenser là leurs maigres économies.  Parmi eux, des chômeurs (xiagang) dont les indemnités sont partiellement dépensées en bandes dessinées et autres vieux papiers. J'ai  ainsi remarqué une femme, cliente fidèle mais désargentée de ce marché, dont la silhouette décharnée et les quasi-haillons dont elle était revêtue suscitaient en fin de compte davantage l'étonnement que la pitié au milieu des autres acheteurs plutôt aisés. 
J'entamai la conversation avec elle, et elle m'apprit que sur les quarante euros que lui versait chaque mois le gouvernement elle en dépensait une dizaine en lianhuanhas. Elle avait pourtant une famille à nourrir, mais la passion était trop forte!
    Chez les clients on rencontre  deux sortes d'acheteurs. Tout d'abord le commun des mortels, qui fait son choix auprès des vendeurs en extérieurs,  ceux qui exposent leurs livres sur une bâche négligemment jetée sur le sol. Les livres sont entassés  en vrac, il faut donc explorer patiemment les piles qui peuvent (rarement cependant) recéler de vrais trésors. Cet client, pas forcément connaisseur , achète (ou parfois même rachète) les ouvrages de son enfance ou de sa jeunesse, le plus souvent pour un euro pièce, souvent moins.
   Espèce plus rare, l'amateur est en général beaucoup plus fortuné. Cadre bancaire, professeur d'université ou homme d'affaire,  il achète peu mais dépense des sommes importantes. Ce client-là fréquente les magasins et s'abaisse rarement à fouiller dans les piles de lianhuanhuas à 20 ou 50 centimes d'euros. Il noue avec le commerçant une relation dont le noeud intime est un amour commun de l'objet livresque. Chaque semaine, l'oeil gourmand, le commerçant voit s'approcher son client fétiche, se précipite sur lui après l'avoir salué pour lui présenter dans une atmosphère de recueillement confit sa précieuse découverte.  L'objet, d'une main experte et délicate, est  tiré précautionneusement du coffre-fort où il reposait au comptoir ou à l'arrière-boutique. 
    L'examen d'un livre peut durer vingt minutes, parfois plus. Car l'état du livre ("pinxiang") est essentiel. Généralement on attribue une note de 1 à 10 à l'objet, déterminée selon un code précis. Un  livre sans couverture ni quatrième de couverture recueille un piteux 5, voire moins (la quatrième de couverture est importante car elle permet de connaître la date de l'ouvrage, l'édition et le tirage). Ces livres là sont dits "can shu", c'est-à-dire "livres handicapés". On n'en donne pas grand-chose. A partir de 8 le prix commence à être élevé, et si la note s'élève jusqu'à 9 ou 10 (si le livre est ancien) les choses deviennent sérieuses. 
    Les amateurs sont donc prêts à mettre le prix, mais il leur faut préalablement examiner très attentivement chaque page du livre pour y démasquer défauts, déchirures et scories diverses. On enfile des gants ou bien l'on utilise une pincette. Les livres sont ainsi auscultés jusqu'au moment où l'acheteur a pu se faire une idée sur la rareté supposée, l'état et bien sûr la valeur artistique de l'ouvrage. Certaines pièces "mythiques" ne laissent cependant pas  place à l'hésitation et l'amateur, heureux d'avoir enfin mis la main sur le lot complet du "Dit des Han de l'ouest" ou un lianhuanhua jamais réédité de Wang Shuhui se rue sur le trésor enfin à sa portée. Mais gare aux  éditions pirates!  Celles-ci sont légions, surtout depuis le début des années 2000. Les connaisseurs ne se laissent guère berner, mais elles fleurissent malgré tout  sur les baches des vendeurs à la sauvette.
    Enfin il existe comme pour toute cette catégorie d'objets des conventions, certaines fixes, d'autres itinérantes. S'y rassemblent des vendeurs et des collectionneurs de tout le pays (dont la superficie je le rappelle équivaut à dix-sept fois celle de la France ce qui donne une idée des distances parcourues pour s'y adonner à sa passion). Des ventes aux enchères s'y tiennent, qui servent ensuite de référence pour fixer les prix sur tel ou tel titre. 
    Néanmoins la modernité a gagné ce petit monde, et l'essentiel des achats se fait désormais sur internet. Les quelques vingt-mille collectionneurs de lianhuanhuas actifs en Chine (chiffre fourni par Wikipedia, qui ne prend cependant pas en compte les nombreux acheteurs chinois d'Amérique ou d'Europe) font dorénavant leurs courses  sur la toile. "Le flot s'est asséché, on ne trouve plus rien dans les campagnes" m'a confié un jour un commerçant. Ainsi le lianhuanhua, objet pour ainsi dire gratuit, imprimé sur du mauvais papier, est-il en train de devenir, en raison de sa raréfaction inéluctable, un objet de collection aussi prisé que les timbres ou les rouleaux de calligraphie.

par shidaifeng
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