Comme je l'avais annoncé la semaine dernière voici quelques lignes sur Cheng Shifa, un artiste et auteur de lianhuanhua qui vient de disparaître il y a quelques semaines. Si
j'en parle ce n'est pas seulement pour coller à l'actualité mais aussi parce que lui aussi , comme Wang Shuhui, est emblématique de ces artistes éclectiques fortement marqués par la tradition
picturale chinoise. C'est aussi une figure du lianhuanhua, qui malgré ses défauts (didactisme idéologique parfois pesant, lourdeur des récitatifs, monotonie de certaines compositions) mérite
qu'on s'y intéresse, ne serait-ce que sur le plan historique. En naviguant sur internet j'ai constaté qu'on parlait souvent de "la bande dessinée chinoise" sans faire mention de son
existence, ou en cantonnant ce genre à des oeuvres de pure propagande (ce qui du reste est vrai durant la Révolution Culturelle). Simple méconnaissance ou volonté délibérée de privilégier la
production actuelle? Difficile de trancher. Il n'en reste pas moins que la bande dessinée chinoise a une histoire, qu'elle n'est pas née d'hier, et que sa production ne se résume
pas à un réchauffé de vieux plats japonais ou hong-kongais à la sauce manga.
Cheng Shifa, l'illustrateur des minorités chinoises.
Connu pour l'adaptation d'un récit fantastique du Liaozhai (Contes du pavillon des loisirs) de Pu
Songling, Cheng Shifa excelle aussi dans le domaine du conte folklorique et la peinture des minorités du sud-ouest de la Chine.
Ebing et Sangluo est l'une de ces oeuvres, qui plonge dans le Yunnan des Dai.
Pour présenter cet ouvrage je préfère céder ma plume à celle bien plus poétique et évocatrice de Jean-Pierre Diény, auteur d'un ouvrage sur le livre pour enfants en Chine, Le monde
est à vous (Collection témoins, Gallimard):
"Comme autrefois les amants séparés Liang Shanpo et Zhu yingtai, Ebing et Sangluo périrent plutôt que de renoncer à un amour que leur interdisait la société féodale. Idéalement beaux et
destinés l'un à l'autre par la rumeur publique, ils s'aimaient avant même de se connaître. Mais leurs mères, qui avaient en vue d'autres mariages, usèrent de force et de violence pour les
séparer. Après la mort d'Ebing et le suicide de Sangluo, une liane unit leurs deux tombes, puis un jour, ayant pris feu, projeta deux étoiles au ciel, de part et d'autre de la Voie Lactée. La
beauté du lavis est digne dans ce chef-d'oeuvre de la séduction du récit, qui passe de l'humour au pathétique et à l'horreur d'un ton direct et sans emphase.(...) La persécution qu'ils subissent
apparaît comme un effet de l'obscure fatalité qui les voue à l'amour et à la mort. Le charme du récit tient d'ailleurs au mystère de ce destin, que rappellent à chaque page des pressentiments,
des coïncidences ou des prodiges."

Autre oeuvre de Cheng Shifa 姑娘与八哥鸟 (Le geai à l'épingle de jade) s'inspire également du folklore des minorités chinoises:
Traduit en français (parution aux Editions en langues étrangères, 1965) Le prince intrépide et la Princesse Pannona est très proche des oeuvres
précédentes: on y retrouve la trame narrative du conte, l'exotisme des paysages et des personnages ainsi que la délicatesse du lavis.


Histoires à dormir debout
Une des oeuvres fétiches des illustrateurs et auteurs de lianhuanhua est le Liaozhai (Contes du pavillon des loisirs). Trois collections de lianhuahua y ont été
consacrées, sans compter les ouvrages isolés qui eux sont innombrables. 画皮 (La peau peinte) est l'un d'eux. Il conte la mésaventure du lettré Wang, séduit par une jeune beauté
qui s'avère être un démon. La peau peinte est celle dont se revêt le démon (image du centre) afin de tromper le lettré. Sur l'image de droite une ombre inquiétante (celle du démon) se
dessine derrière la silhouette de l'accorte jeune femme. Seule l'intervention inopinée d'un sage taoïste sauvera l'imprudent Wang!

Autre série d'histoires fantastiques, 不怕鬼的故事 (histoires où l'on n'a pas peur des fantômes) est parue dans une édition agrémentée de plusieurs hors-textes de l'artiste dont
voici la couverture (en traduction anglaise pour les Editions en langues étrangères):
L'artiste y abandonne le lavis pour le dessin à l'encre de Chine.
Enfin pour clore cette présentation un peu désordonnée encore un mot au sujet de 胆剑篇 (qui doit se traduire par quelque chose comme Le récit de l'épée audacieuse mais je suis
preneur de toute suggestion ou correction à ce sujet). Il ne s'agit plus d'illustration mais d'un véritable lianhuanhua à l'encre de Chine. La veine est épique et la manière renouvelée.

Bien sûr cette brève présentation est loin de résumer l'oeuvre de Cheng Shifa, ni dans le cadre du lianhuanhua et encore moins dans le domaine pictural (où sa production est
immense) mais ce bref aperçu, certes parcellaire et subjectif aura le mérite j'espère de vous amener à jeter un regard sur une oeuvre séduisante et originale.
par shidaifeng
publié dans :
auteurs
1
recommander
merci de me faire conâître ce peintre , j'ai admiré le dessin et la transparence des couleurs félicitations pour ton travail de recherche
sarah