Samedi 21 juillet 2007

Quelques précisions: j'ai ajouté quelques images par rapport à la version mise en ligne lundi. Par ailleurs le peintre et illustrateur Cheng Shifa étant décédé jeudi dernier je ferai la semaine prochaine une brève présentation de cet artiste. Mais je vous invite d'abord à lire ces quelques lignes sur Wang Shuhui et à apprécier la beauté de son univers visuel.

Uimages.jpgne oeuvre entre bande dessinée et
peinture traditionnelle.
Wang Shuhui s'est éteinte en 1985, laissant derrière elle une oeuvre singulière, d'abord par son esthétique, son style immédiatement reconnaissable, au trait assuré et plein, à la ligne ferme et harmonieuse, aux compositions alternant vides et pleins selon les règles de la peinture chinoise traditionnelle (Guohua). C'est d'ailleurs là que Wang Shuhui puise son inspiration, sans les complexes qu'ont pu connaître les auteurs de bandes dessinées occidentaux vis-à-vis de leur propre tradition artistique. Le lianhuanhua est un genre qui a joui très vite d'une certaine légitimité en Chine, recevant dès les années 30 la caution d'écrivains reconnus tels que Mao Dun et même  Luxun (auteur de plusieurs articles prenant la défense du genre et le comparant à l'art du vitrail dans les cathédrales gothiques). Dès 1950, un an après la fondation de la République Populaire de Chine, le pouvoir réunit les meilleurs artistes et leur enjoint de se lancer dans la production de lianhuanhua à destination du peuple afin "d'éduquer les masses". 


Quelques-uns sont autodidactes (He Youzhi), d'autres 428-1.jpgont fait leur apprentissage dans les ateliers d'avant-guerre (c'est le cas de Qian Xiaodai), certains enfin ont été formés dans des écoles de beaux-arts. Wang Shuhui, elle-même diplômée de l'Institut des Beaux-Arts de Pékin, est alors une  artiste expérimentée, qui exerce depuis vingt ans déjà en tant que peintre de "guohua" et professeur d'arts plastiques. Malgré une production prolifique (un millier de rouleaux) elle ne retient aucune oeuvre de ces vingt années, dont les conditions matérielles difficiles lui ont imposé un travail essentiellement alimentaire.                 

DSCF5630.JPGSi les sujets contemporains (hagiographies de travailleurs héroïques, récits sur la vie rurale) ont la faveur du Parti les auteurs de lianhuanhua ont cependant la faculté de choisir leur matière et de se forger leur propre style graphique, loin des canons imposés du "réalisme socialiste" jdanovien. alors en vogue en URSS.  Liberté de création (évidemment dans les limites du dogme maoïste) et indépendance matérielle (les artistes sont des salariés) expliquent l'essor qualitatif du lianhuanhua à cette époque. Pour Wang Shuhui, c'est la possibilité de produire selon son goût, de perfectionner et d'approfondir son art tout en renouant avec l'héritage du "guohua" qu'elle entend faire renaître et dépasser dans le cadre de cette nouvelle bande dessinée chinoise.

Une inspiration "féminine"
DSCF5444.JPGCette singularité s'affime également dans le choix de ses sujets: Wang Shuhui est une femme, chose peu courante dans cet univers essentiellement masculin, et a principalement représenté des personnages de femmes: héroïnes guerrières (Mulan, les veuves du clan Jiang), amoureuses bafouées dans leur passion contrariée (Le dit du Pavillon de l'Ouest, Les paons volent vers l'est rebaptisé dans sa traduction française Les amants fidèles à leur serment, Liang Shanpo et Zhu Yingtai ou la légende des amants papillons, équivalent chinois de notre Tristan et Iseult). Cette prééminence des personnages féminins est l'autre trait distinctif de son oeuvre.
 

Un parcours éclectique
DSCF5635.JPGLe premier lianhuanhua signé de Wang Shuhui raconte l'histoire de Hua Mulan, la célèbre héroïne chinoise qui dut se travestir en homme afin d'éviter la conscription à son père et qui par son génie militaire parvint à vaincre les hordes barbares aux marches de l'empire. Les deux oeuvres suivantes puisent aussi leur inspiration dans la Chine ancienne: Mengjiang nü et Mozi Qiu Song (ou Mozi sauve le royaume de Song) en 1951. Suivent des oeuvres de propagande, genre auquel elle sacrifie pendant trois années. L'année 1954 est particulièrement féconde en chefs-d'oeuvres: Kongque Dong nanfei (ou les paons volent vers l'est, récit d'une tragédie amoureuse) ainsi que la légende fameuse des amants papillons Liang Shanpo et Zhu Yingtai mais surtout la première mouture (en couleur) du Xixiangji (Dit du pavillon de l'ouest), oeuvre qu'elle va s'attacher à reprendre dans une version beaucoup plus longue et cette fois-ci en noir et blanc.

Xixiangji, ou le Dit de du pavillon de l'ouest.
xixiangji.jpgArtiste exigeante et perfectionniste, elle met plusieurs années pour achever cette deuxième mouture du Xixiangji, qui sort en 1957 dans la collection des "Histoires de l'opéra de Pékin".  Inspiré d'un opéra célèbre de la dynastie Yuan, l'ouvrage raconte les amours malheureuses de Cui Yinyin et Zhang Junrui. L'oeuvre est couronnée dans les années 60 lors du 1er festival de lianhuanhua de Chine.  Sa réussite est telle que sa renommée dépasse  le cadre de la bande dessinée et les meilleurs maîtres contemporains du guohua considèrent l'artiste comme l'un des leurs. Il est d'ailleurs courant de l'appeler "Wang Shuhui Xiansheng" , littéralement "Monsieur  (qu'il faut entendre comme Maître) Wang Shuhui". 



DSCF5425.JPG
Shengsipai, un lianhuanhua sous le signe de l'opéra .
La dernière oeuvre de l'artiste avant la Révolution culturelle est un livre en couleur, adapté d'un opéra classique du Hunan. Shengsipai (récit d'une erreur judiciaire réparée par les bons soins d'un fonctionnaire intègre) paraît en 1962, et rompt délibérément avec tout réalisme. Les décors sont à peine esquissés et se résument parfois à un fond noir, les personnages sont ceux de l'opéra  chinois dont ils portent les costumes et les masques. Les codes et la trame fortement dramaturgique  de l'oeuvre appartiennent à ce même univers. Chaque image est un tableau et le tout se situe à la frontière entre lianhuanhua et illustration. Expérience esthétique originale et qui s'écarte des codes du lianhuanhua ainsi que de tout ce que l'artiste  avait dessiné auparavant Shensipai constitue une tentative intéressante de renouveler un genre. C'est aussi pour Wang Shuhui une manière de renouer avec un art qui la fascine depuis l'enfance au point qu'elle ait envisagée d'y faire une carrière.




Un  long sommeil créatif
En 1966 éclate la Révolution culturelle, dont on pouvait ressentir dès 1964 les signes avant-coureurs sur le plan artistique. Depuis quatre ans, Wang Shuhui n'a plus rien produit (Zhao Mengtao, une biographie d'ouvrière modèle commencée dans les années soixante, ne paraîtra qu'en 2001).  En 1966 donc, les lianhuanhua jugés "réactionnaires" ou censés offrir une présentation trop séduisante du passé impérial sont passés au pilon. En août de la même année, les librairies sont fermées. C'est le début d'un très long silence. 

Sa dernière oeuvre: Yangmen nüjiang
DSCF5626.JPGAprès la longue parenthèse traumatisante de la Révolution Culturelle,  il faut encore attendre quelques années pour lire les rééditions de ses oeuvres.  Parallèlement en 1978 paraît Yangmen Nüjiang, une de ses oeuvres les plus achevées,  qui retrace l'histoire des femmes du clan Jiang. Ces guerrières, à la mort de leurs maris, remplacent ceux-ci au combat et remportent de brillantes victoires. Inaugurant une nouvelle manière de l'artiste, l'oeuvre, toujours dessinée à l'encre de Chine, est dominée par un trait épuré, une alternance de pleins et de vides ainsi qu'un mouvement plus vif dans la narration. 


Après cette réussite Wang Shuhui se lance dans un sujet qui lui tenait à coeur depuis longtemps   : un recueil autour des personnages du Rêve dans le pavillon rouge, roman qui figure parmi les plus grands classiques de la littérature chinoise. Dès 1957 elle en avait dessiné quelques pages mais l'oeuvre avait été perdue par une employée de maison d'édition maladroite. Décor d'une riche demeure de la Chine impériale,  personnages féminins à la complexion délicate, récit d'un amour contrarié sur fond de chronique sociale (la vie d'une riche famille dans la Chine du 18ème siècle), tous les thèmes fétiches de l'artiste sont réunis. Malheureusement l'artiste meurt avant d'avoir achevé ce projet, dont il ne subsiste que quelques feuillets.

Artiste peu prolifique (21  oeuvres en 31 ans), Wang Shuhui a néanmoins marqué de son empreinte le lianhuanhua et lui a donné quelques-uns de ses principaux chefs-d'oeuvres.

Bibliographie
Malheureusement il n'existe que très peu d'ouvrages de Wang Shuhui traduits en français ou en anglais: 
Les amants fidèles à leur serment, Editions en langues étrangères, Pékin, 1957.
Le Dit du pavillon de l'ouest, Editions en langues étrangères, Pékin, 1958.
Ces éditions sont pratiquement  introuvables actuellement, même en Chine. 
Si vous lisez le chinois en revanche il est possible de se procurer ses principales oeuvres en réédition auprès des Editions d'art du peuple (人民美术出版社). En 2002 est parue une magnifique édition de luxe  comprenant:
Xixiangji (西厢记, version de 1954 en couleur),Xixiangji (西厢记, version de 1957 à l'encre de chine),Kongque dongnan fei (孔雀东南飞),Liang  Shanpo yu Zhu Yingtai (梁山泊与祝英台),Yangmen nüjiang (杨门女将).
Enfin sur l'art de Wang Shuhui un livre (en chinois) 中国现代名家画谱,王叔晖, 人民美术出版社,2001。

DSCF5335.JPG

Liens internet:
Un  lien vers la page consacrée à Wang Shuhui sur le site des Editions d'art du peuple:
http://www.renmei.com.cn/about/dtls.php?id=90
Vous pourrez y admirer quelques images tirées du Xixiangji en couleur. 
Sur le site de Cartoonwin (
www.cartoonwin.com) vous trouverez quelques articles en chinois sur Wang Shuhui.

 

par shidaifeng publié dans : auteurs
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