Lundi 29 septembre 2008

  
Au Bord de l’eau (水浒传) est l’un des quatre romans classiques de la littérature chinoise et demeure   à ce jour l’une des œuvres les plus appréciées du public chinois. Cette vaste fresque conte les aventures de soldats renégats, d’aventuriers et de hors-la-loi épris de justice, dont la coalition finit par menacer le gouvernement local, corrompu et malfaisant. C’est une sorte d’épopée de la rébellion, aux accents contestataires, qui a été hissée au rang d’œuvre emblématique au moment de la Révolution Culturelle, pour des raisons idéologiques qu'il serait un peu long d'expliquer. On peut en lire (à un prix tout à fait modéré) une traduction de qualité dans l’édition Folio, qui  reprend celle de La Pléiade.

  
Cette oeuvre a très tôt intéressé les auteurs de bandes dessinées. Des adaptations complètes sont parues, dès les années vingt, et des auteurs contemporains se sont également risqué à cet exercice. D'autres ont préféré se limiter à des épisodes fameux centrés sur un personnage important: le preux Lin Chong, ou le redoutable Wu Song.

Voici quelques images tirées des oeuvres les plus célèbres ou (très subjectivement) les plus belles, parues entre 1950 et 2006.





































Cette case est tirée d'une série de six livrets parus au tout début des années cinquante et réédités il y a peu. A cette époque le lianhuanhua partage encore  avec la bande dessinée occidentale beaucoup de caractéristiques communes: les phylactères, un récitatif peu prolixe, un rythme de narration soutenu et  un graphisme qu'on pourrait qualifier de ligne claire à la chinoise.

Une adaptation intégrale en vingt-six volumes est publiée vers la fin des années cinquante aux Editions d'art du peuple (人民美术出版社).  Les couvertures en sont souvent remarquables.

































 

 

 






















 

 

 

 

 

 

 

 




































Chaque épisode était confié à un auteur reconnu. Ren Shuaiying (任率英), considéré à l'époque comme un maître, a dessiné le deuxième volet, qui narre les aventures du moine Lu Zhishen. Les vignettes qui suivent racontent son séjour au mont Wutai, où ce moine ivrogne, goinfre et mal dégrossi sème le scandale et finit par se faire renvoyer du monastère où il était accueilli.
























 

 

 















 

 

 

 

 

 








Liu Jiyou choisit la couleur et l'art du pinceau traditionnel pour adapter,au tout début des années soixante, en quelques vignettes qui tirent l'oeuvre du côté de l'illustration, l'épisode intitulé Wu Song tue un tigre.






























De nombreuses versions d'Au Bord de l'eau ont paru après 1970, au milieu de la Révolution culturelle, mettant en valeur certains personnages et en stigmatisant d'autres (identifiés à des dirigeants existant) cependant que les oeuvres antérieures à 1966 étaient vouées au pilon:

"En ville, ce genre de livre était considéré comme faisant partie des « quatre vieilleries » et avait disparu depuis longtemps. Cet ouvrage,[un épisode de Au Bord de l'eau en bande dessinée] éclairé par une faible lampe à pétrole, resurgissait devant moi d'une manière complètement inattendue et m'apparut comme une lointaine réminiscence. Je ressentis soudain combien ces années de révolution avaient été épuisantes, au point que cette vieille histoire de meurtre ressemblait à une très douce et reposante berceuse."

Extrait de A. Cheng, Le Roi des échecs, P. 133-134.

A la fin des années soixante-dix, les Editions d'art du peuple (人民美术出版社) décident de publier une nouvelle adaptation complète du roman, à la suite de celle déjà parue vingt ans plus tôt. De grands noms collaborent à l'entreprise, parmi lesquels Wang Hongli  (王宏力), chez qui l'épique disparaît au profit du pittoresque et parfois même du comique.























































Dai Dunbang (戴敦邦), qui a  dessiné certaines des couvertures de la série, en a aussi conçu quelques épisodes. Il reviendra à plusieurs reprises sur cette oeuvre qui semble le hanter, que ce soit sous la forme d'autres bandes dessinées, de peinture ou d'illustration.




 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


























 

Par shidaifeng
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Lundi 27 août 2007

Wang Hongli, bien qu’ayant signé quelques-uns des chefs-d’œuvre de la bande dessinée chinoise, est loin de jouir de la même renommée que ses confrères He Youzhi, Dai Dunbang ou encore Wang Shuhui. Pourtant, ce maître du genre, malgré sa maigre bibliographie (si on la rapporte à sa longue période d'activité) mérite mieux que les quelques lignes que l'on trouve à son propos dans les ouvrages spécialisés.

S’il n’appartient pas à la catégorie des artistes maudits, son œuvre se situe cependant à la marge, avec une prédilection pour le fantastique et l’étrange et un trait puissant et expressif.

 



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 Originaire du nord-est, Wang Hongli (王弘力) a commencé à publier des bandes dessinées au début des années cinquante pour les Editions du  Nord -Est (东北出版社) devenues par la suite l’Illustré du Liaoning (辽宁画报). Après deux récits contemporains et militants il livre un épique Zheng Chenggong (郑成功) qui relate la reconquête de Taiwan par un général de la dynastie Ming. Thème bien sûr très politique (le passé est ici une référence directe à la situation de l'île, toujours problématique à l'heure actuelle pour le pouvoir chinois) et qui offre au lecteur le frisson d'un beau récit historique.  Le livre est un succès et confère à Wang Hongli une certaine renommée. 

 Après deux récits d'espionnage (dominés par l’obsession, présente dans les bandes dessinées des années cinquante,  d'une cinquième colonne capitaliste), Wang Hongli fait paraître en 1956 son oeuvre la plus célèbre, les Quinze colliers de sapèques  (十五贯) d'après un opéra de la dynastie Ming. Il s’agit d’une sorte de récit policier déguisé en drame, avec une distribution des rôles assez conventionnelle: la victime, assassinée de manière atroce, son assassin, bon à rien pervers et cupide dont les manigances, visant à faire condamner à sa place un malheureux couple, échoueront face à la sagacité et à l'obstination d'un juge intègre. Le coupable  est remarquable: torturé à souhait, son physique grotesque et animalisé et sa dégaine de paysan retors en font un personnage inoubliable, jusque dans les dernières scènes où, rongé par le remords et par la peur d'être démasqué, il avoue son crime au juge. Quant à celui-ci, l’auteur, loin d’en faire un héros infaillible, le représente en homme à la fois bienveillant mais conscient de la noirceur de ses congénères. La variété des compositions introduit  dans le genre un art de la mise en scène quasi expressionniste, avec des contre-plongées surprenantes, des diagonales inquiétantes, et une grande fluidité dans l’enchaînement des vignettes.



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L'oeuvre suivante, Un Mariage céleste (
天仙配), parue la même année, est un récit en couleur, également inspiré d'un opéra,  qui conte l'histoire d'un amour impossible entre une fée du Palais céleste et un simple mortel.

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L’attrait de Wang Hongli pour l'étrange, le fantastique et le merveilleux relève d'une véritable idiosyncrasie, nourrie aux meilleures sources de l’imaginaire chinois, telles que Les Contes du Cabinet des loisirs (聊斋) de Pu Songling (蒲松龄) qui fournissent à Wang Hongli matière à trois récits : Le Roi (王者), Rêver de loups, (梦狼) cauchemar sanglant et atroce qui se rattache au genre du conte d'horreur, et Les Taoïstes du mont Lao, (崂山道士).


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  Après des débuts prolifiques, sa production s’interrompt en 1962, avec Une Expédition inhabituelle  (
不平常的探险旅行) toujours aux Editions d’art du Liaoning.  Après cette publication s’ensuit un long silence éditorial, coïncidant avec la Révolution culturelle, période douloureuse pour les artistes et les intellectuels. En 1975, avec une participation à la série Le Conte du palais impérial de Luoyang (罗扬宫),  l’auteur renoue avec la bande dessinée et  la matière antique qui lui est si chère.


   
Wang Hongli accompagne la renaissance du genre à la fin des années soixante-dix et livre une oeuvre majeure: une biographie de Zhang Qian  (张騫), héros médiéval chinois. Celui-ci, prisonnier des Mongols pendant plusieurs années, parvient pendant sa captivité à assimiler leur langue, leurs coutumes et leur connaissance profonde du désert et de ses secrets. Après s'être évadé, il rejoint l'empereur Tang à qui il révèle ses connaissances, lui permettant ainsi de repousser les envahisseurs. L’œuvre tient à la fois de la fresque  et du récit d’aventure et son intérêt est dû autant à l’univers mystérieux des royaumes nomades qu’elle explore qu’à l’atmosphère méditative et initiatique qui en émane. Paysages désertiques, visages des nomades creusés par le soleil  composent l’essentiel d’un récit enchanteur et dépaysant. 


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    J'en viens maintenant à deux oeuvres tardives: l'une est tirée du cycle romanesque Au bord de l'eau, l'autre est une extraordinaire adaptation d'un célèbre conte taoïste, Le Rêve du millet jaune.


























Un extrait de Yang Zhi vend son épée (杨志卖刀), épisode du roman Au Bord de l'eau.

      Le Rêve du millet jaune (黄梁梦) est une parabole taoïste sur l'inconsistance et la vanité des honneurs et de la gloire. Le héros est un jeune lettré candidat aux examens impériaux qui, après avoir rencontré sur son chemin un taoïste, fait escale dans une auberge. Il s'assoupit et les aventures qui s’ensuivent  (le menant successivement du sommet de la puissance à une déchéance humiliante) seront le produit d'un rêve dont le héros ne se réveillera qu'à la fin du récit, pour constater que la vie n'est qu'un songe vain. Ce chef-d'oeuvre est d’abord paru en feuilleton en 1988, mais n’a été édité en album que quinze ans plus tard.


     


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Par shidaifeng - Publié dans : auteurs
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Dimanche 19 août 2007

    la rue des antiquaires de Pingyao
La collection de  lianhuanhuas en Chine est une activité aussi exigeante que la bibliophilie en Occident, et les difficultés qu’elle suscite sont largement dues à la raréfaction des stocks d’œuvres disponibles et à l’intérêt grandissant des Chinois d’outremer pour ces œuvres.

La bande dessinée chinoise a certes connu des tirages énormes, mais qui sont à ramener à la taille de la population.

    De nombreuses familles possèdent chez elles une collection plus ou moins importante de lianhuahuas, datant généralement des années 80: les adaptations des classiques tels que Les Trois royaumes, Au Bord de l'eau sans oublier Le Voyage en occident dont j'ai parlé précédemment. On trouve aussi beaucoup de récits d'aventures (autour de maîtres de wushu, de chevaliers errants, de détectives privés), ainsi que des romans photos (évidemment dans des éditions pirates) tirés de films occidentaux. C'est ainsi que les Chinois ont pu découvrir les exploits de James Bond,  La Guerre des  étoiles, etc. Ce type de livre existait déjà pour les films chinois (notamment les adaptations d'opéras) mais dans les années 80 il a connu une diffusion énorme et a permis au public d'alors, qui n'y avait pas accès, de découvrir le cinéma occidental, en attendant l'arrivée de la télévision et des DVD pirates.  

  On trouve aussi dans les ménages chinois nombre de récits policiers, ayant des héros occidentaux, qui s'apparentent davantage aux comics américains. Leur facture assez grossière permettait cependant de satisfaire les besoins en adrénaline de tout un public, généralement masculin. Il n'est pas rare de reconnaître dans les dessins de certains personnages des portraits d'acteurs américains ou européens.

La fin des années 90 a connu une course généralisée à l'enrichissement et cela n'a pas été sans effet sur un marché des antiquités  en train de se constituer. Cette période a vu  naître une véritable frénésie pour les objets anciens, pièces acquises dans les caves des particuliers, parfois dérobées dans les temples (voire dans les musées !) ou dénichées avec soin dans les campagnes les plus lointaines, que les professionnels se sont mis à écumer méthodiquement. 
    C'est à ce moment donné que le lianhuanhua est devenu un objet de collection, les pièces les plus recherchées étant bien évidemment les plus anciennes (époque Guomindang) mais aussi celles des années 50-60, parce que l'art du lianhuanhua a atteint son apogée durant cette période, également en raison du fait que les tirages  étaient alors beaucoup plus modestes (dix mille à quinze mille exemplaires contre plusieurs centaines de milliers dans les années 80), sans oublier enfin les autodafés que ces ouvrages ont pu subir durant la Révolution Culturelle. 

    Le prix des livres de cette période a grimpé jusqu'à donner le vertige aux acheteurs.  Désormais, un ouvrage en bon état coûte de dix à plusieurs centaines d’euros (ce qui représente de très fortes sommes pour un ménage moyen), et s'il s'agit d'une pièce assez rare sa valeur peut atteindre des sommets: dix mille, vingt mille euros se justifient pour l'acquisition de séries comme Le rêve dans le pavillon rouge ou Les récits de l'opéra de Pékin.
Autant dire que ce commerce peut s'avérer très profitable pour autant que l'on  s'y soit pris à temps, c’est-à-dire que l’on ait commencé à acheter dans les années 90. 

Aujourd'hui les marchés aux puces sont légions en Chine. A Pékin le principal est celui de Panjiayuan, ceux de Shanghai ou de Tianjin figurent parmi les plus importants de Chine. Même une ville "moyenne" comme Wuhan  en compte quatre. 

    Dans le principal, celui de Qiaokou, les vendeurs sont généralement des retraités ou des chômeurs dont ce négoce a permis la reconversion.

    Les livres sont étalés sur des bâches (on appelle cela baitan : 摆摊, c'est-à-dire vendre sur un tapis) ou exposés dans les magasins logés dans les galeries. Les pièces les précieuses sont stockées à l'abri de la poussière, de la lumière et de l'humidité dans des boîtes hermétiques elles mêmes rangées dans des coffres-forts. Il s'agit aussi de les protéger contre le vol, car ces objets, petits et chers, constituent une proie idéale pour certains. Les murs des magasins sont parfois couverts d'affiches représentant des héros de lianhuanhuas, appelées Nianhua lianhuanhua (年画连环画) car destinées à tapisser les portes d'entrée à l'occasion du Nouvel An. Ces affiches sont généralement superbes. Elles offrent un condensé en couleur d'ouvrages déjà parus en noir et blanc. Le récit est repris sur seize cases (au lieu de quatre-vingts ou cent) et chaque vignette a la perfection d’une oeuvre traditionnelle.

  On peut aussi y acquérir toutes sortes de vieux papiers (tout est récupéré et peut trouver sa valeur) ainsi que certains documents  "interdits" que les commerçants vous montrent d'un air de comploteur en chuchotant leurs explications. Telle photo de Mao avec Lin Biao, que le vendeur compare malicieusement avec la même remaniée quelques mois plus tard (d'où le même personnage a été effacé) est sortie sous le comptoir, tandis que certaines pièces exhumées de l'Enfer révolutionnaire (le sulfureux classique Jing Ping Mei par exemple) sont elles exhibées fièrement. On vend également  assez bien la série de douze épisodes des Trois Royaumes expurgée à la fin des années 80 pour des raisons politiques (je précise qu'elle est aujourd'hui rééditée sans aucune restriction de contenu). Il faut dire que retrouver de telles reliques après  huit ans de guerre sino-japonaise, une dizaine d'années de guerre civile, sans compter les destructions occasionnées par les divers soubresauts de l’histoire chinoise du XXe siècle, cela témoigne du désir intense des Chinois de préserver ces traces du passé et fait d'eux des champions de la conservation du patrimoine, dans un pays qui n'en a pas toujours fait grand cas. 

    Toutes sortes de gens fréquentent ces marchés: cols blancs (eux payent rubis sur l'ongle et ne daignent pas marchander, pour garder la "face"), parents qui désirent inculquer à leurs enfants les valeurs traditionnelles (et donc leur faire lire les quatre classiques dans leur adaptation en lianhuanhua), mais aussi quantité de gens modestes qui viennent dépenser là leurs maigres économies.  Parmi eux, des chômeurs (xiagang : 下岗) dont les indemnités sont partiellement dépensées en bandes dessinées et autres vieux papiers.

    Chez les clients, on rencontre  deux sortes d'acheteurs. Tout d'abord le commun des mortels, qui fait son choix auprès des vendeurs en extérieurs,  ceux qui exposent leurs livres sur une bâche négligemment jetée sur le sol. Les livres sont entassés  en vrac, il faut donc explorer patiemment les piles qui peuvent (rarement cependant) recéler de vrais trésors. Ce client, pas forcément connaisseur, achète (ou parfois même rachète) les ouvrages de son enfance ou de sa jeunesse, le plus souvent pour un euro pièce, parfois moins.

   Espèce plus rare, l'amateur est en général beaucoup plus fortuné. Cadre bancaire, professeur d'université ou homme d'affaire,  il achète peu mais dépense des sommes importantes. Ce client-là fréquente les magasins et s'abaisse rarement à fouiller dans les piles de livres à 20 ou 50 centimes d'euros. Ce sont les pièces rares, chères et en bon état, qu’il recherche et collectionne.

    L'examen d'un livre peut durer vingt minutes, parfois plus. Car l'état du livre (pinxiang : 品相) est essentiel. Généralement, on attribue une note de 1 à 10 à l'objet, déterminée selon un code précis. Un  livre sans couverture ni quatrième de couverture recueille un piteux 5, voire moins (la quatrième de couverture est importante car elle permet de connaître la date de l'ouvrage, l'édition et le tirage). Ces livres là sont dits can shu (残书), c'est-à-dire "livres handicapés". On n'en donne pas grand-chose. A partir de 8 le prix commence à être élevé, et si la note s'élève jusqu'à 9 ou 10 (si le livre est ancien), l’ouvrage devient précieux. 

    Les amateurs sont donc prêts à mettre le prix, mais il leur faut préalablement examiner très attentivement chaque page du livre pour y démasquer défauts, déchirures et scories diverses. On enfile des gants, ou bien l'on utilise une pincette. Les livres sont ainsi auscultés jusqu'au moment où l'acheteur a pu se faire une idée sur la rareté supposée, l'état et bien sûr la valeur artistique de l'ouvrage. Certaines pièces "mythiques" ne laissent cependant pas  place à l'hésitation et l'amateur, heureux d'avoir enfin mis la main sur le lot complet du Dit des Han de l'ouest ou un lianhuanhua jamais réédité de Wang Shuhui se rue sur le trésor enfin à sa portée. Mais gare aux  éditions pirates!  Celles-ci abondent, surtout depuis le début des années 2000. Les connaisseurs ne se laissent guère berner, mais elles foisonnent malgré tout  sur les bâches des vendeurs à la sauvette.

    Enfin il existe comme pour toute cette catégorie d'objets des conventions, certaines fixes, d'autres itinérantes. S'y rassemblent des vendeurs et des collectionneurs de tout le pays (dont la superficie équivaut à dix-sept fois celle de la France, ce qui donne une idée des distances parcourues pour s'adonner à sa passion). Des ventes aux enchères s'y tiennent, qui servent ensuite de référence pour fixer les prix sur les titres les plus côtés. 
    Néanmoins aujourd’hui, la modernité a gagné ce petit monde, et l'essentiel des achats se fait désormais sur internet. Les quelques vingt mille collectionneurs de lianhuanhuas actifs en Chine (chiffre fourni par Wikipedia, qui ne prend cependant pas en compte les nombreux acheteurs chinois d'Amérique ou d'Europe) font dorénavant leurs courses  sur la toile. "Le flot s'est asséché, on ne trouve plus rien dans les campagnes" commencent à regretter les commerçants. Ainsi le lianhuanhua, objet pour ainsi dire gratuit, imprimé sur du mauvais papier, est-il en train de devenir, en raison de sa raréfaction inéluctable, un objet de collection aussi prisé que les timbres ou les rouleaux de calligraphie.

Par shidaifeng
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Lundi 13 août 2007

Revenons donc à l'espiègle Sun Wukong et à sa pittoresque compagnie: le moine Tang Seng,  Zhu Bajie (prononcer Djou Ba Tié), porc glouton et graveleux sans oublier Sha Seng le moine Sable.  Leurs pérégrinations ont inspiré de nombreux auteurs de bande dessinée chinoise. Dès les années 20 un lianhuantuhua (récit en images) met en scène les aventures du Roi-Singe. Les dessins ont les qualités et les défauts du lianhuanhua de cette période: spontanéité et fraîcheur du trait, narration parfois décousue et inspirée des codes de l'opéra, surabondance des symboles à l'attention du lecteur comme si la représentation  graphique était insuffisante


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L’un des artistes qui a le mieux su tirer parti de cette oeuvre est Liu Jiyou (刘继友), selon beaucoup le père du lianhuanhua moderne. A travers trois récits tout aussi inventifs que variés il a su renouveler le thème du Roi-singe en explorant un aspect souvent occulté du personnage: la cruauté animale du héros, son absence de mesure et sa violence effrénée.  Dans ces livres Wukong a l'aura d'une créature éprise de liberté et de justice, rebelle à la tyrannique hiérarchie céleste.


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C'est dans Le Roi-singe sème le trouble au palais céleste (大闹天宫 ) qu'il va le plus loin dans cette voie. Le Roi-singe y a l'aspect  d'une figure prométhéenne, aux prises avec des puissances célestes qui ont tout en réalité de légions infernales. C'est une vision hallucinée et cauchemardesque de ces affrontements que l'artiste nous donne à voir. La beauté à couper le souffle de cette fresque offre toute sa mesure au pinceau visionnaire et épique de Liu Jiyou.




couv7.JPG C'est une figure bien plus mutine qui est mise en scène dans la série que les Editions d'art de Shanghai (上海美术出版社) ont publiée dans les années 50-60. L'oeuvre est destinée à un public enfantin. Le personnage de Zhu Bajie est d'ailleurs mis en avant. Sa bouille de goinfre, sa paresse et son caractère épais ont tout pour faire sourire ce public. Le versant imaginaire de l'oeuvre est exploité à plein, avec des figures de démons torturées à souhait et des goules aussi hideuses que possible. 



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couv1.JPG Une série plus complète est celle des Editions d'art du Hebei (河北美术出版社). Commencée dans les années 50 elle donne lieu dans les années 80 à une adaptation intégrale de l'oeuvre. Certains épisodes sont signés de grands artistes, notamment  Les Trois vols de l'éventail magique (三盗笆蕉扇) et  Sun Wukong ravage la rivière Tongtian (大脑通天河) avec ses cohortes de démons  et son ambiance de sabbat. 

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Autre série non dépourvue de qualité, Le Voyage en Occident des Editions d'art du Hunan (湖南美术出版社) pèche cependant par la piètre qualité de son tirage. La beauté du graphisme de nombreux épisodes se devine plutôt qu'elle ne s'admire. Dommage, car certains livrets sont vraiment superbes. 

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Revenons en arrière pour évoquer deux oeuvres singulières: Le Voyage en Occident en bande dessinée (
西曼游记) de Zhang Guangning et Le Roi-singe et la sorcière au squelette (孙悟空三打白骨精) de Zhao Hongben  (赵洪本) et Qian Xiaodai (千笑代). 

Le Voyage en Occident en bande dessinée date de 1945, c'est une oeuvre de dénonciation marquée par les tourments de la guerre mondiale. Wukong est le spectateur éberlué des atrocités qui viennent de se commettre. Les démons sont ceux, bien humains, qui les ont présidées. On y reconnaît Hitler, Hiro-Hito et Mussolini. Les teintes criardes et le trait grotesque contribuent à plonger ce pamphlet anti-guerre dans une ambiance onirique.


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Autre oeuvre marquante, Le Roi-singe et la sorcière au squelette (
孙悟空三打白骨精) est un sommet esthétique signé par deux vieux routiers, Qian Xiaodai et Zhao Hongben.  Cette oeuvre place l'art du lianhuanhua à son apogée et a été couronnée à juste titre lors du premier festival consacré au genre en 1963. Il semble que les deux auteurs se soient partagé le travail (c'est ainsi d'ailleurs que les artistes travaillaient dans les années 30/40), l'un se consacrant aux paysages, l'autre aux personnages. Remanié en 1972 lors de sa réédition (certains paysages ont été redessinés, beaucoup de détails ont été simplifiés) l'ouvrage n'a cependant en rien perdu de sa magie malgré ce que certains perçoivent comme un charcutage.

Par shidaifeng - Publié dans : héros
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Dimanche 5 août 2007

palais-aquatique.JPG Ce singe,  c'est Sun Wukong (孙悟空), le héros du roman du 16ème siècle  Le Voyage en occident  (西游记) de Wu Cheng'en (吴承恩). Etre tour à tour cruel et malicieux, démiurge intraitable ou parfois impuissant, créature héroïque mais inquiétante, Sun Wu Kong est une figure à la fois complexe et attachante. 







En Chine le mythe du Roi-singe est tellement ancré dans l'imaginaire populaire qu'il aurait été étonnant que le lianhuanhua  ne s'en empare pas.



De fait, Le Voyage en occident a connu une fortune considérable dans la bande dessinée chinoise, des adaptations parodiques de l'époque Guomindang (certaines insistant particulièrement sur l'aspect rabelaisien de l'oeuvre: voir illustration) jusqu'aux prolongements intergalactiques du Nouveau Voyage en occident des années 80 en passant  par des classiques tels que Le Roi-singe bouleverse le Palais Céleste de Liu Jiyou.


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Une parodie des années 40: le Roi-singe bouleverse le pays des  pets! 
       





Le Voyage en Occident en bande dessinée, de Zhang Guangning (1945)


Mais avant d'aller plus loin commençons par nous familiariser avec l'intrigue et les personnages de cette vaste épopée: Sun Wukong est un dieu-singe aux pouvoirs sans limites qui se mesure aux plus formidables divinités et leur inflige de sévères défaites. Indestructible, il résiste  à tout lors de sa capture et finit par répandre la terreur au sein du Palais Céleste. Mais le Bouddha et la déesse de la Miséricorde s'emparent de lui et le condamnent à une réclusion de 4 siècles enfermé à l'intérieur d'une montagne (c'est d'ailleurs le sens historique de l'oeuvre , qui consacre la prééminence du bouddhisme sur le taoïsme). Il sera finalement délivré par le moine Tang Seng (qui  a bel et bien existé) et doit en guise de rédemption accompagner celui-ci à la recherche des livres sacrés pour une longue pérégrination vers l'ouest. En cours de route se joignent à eux un dragon qui se muera en monture pour Tang Seng, un porc, Zhu Bajie (c’est-à-dire le cochon aux huit péchés, également surnommé Zhu Wuneng, le cochon incapable), glouton et grivois, ainsi que Sha Seng ( littéralement "le moine sable").




Tang Seng, accompagné de Sha Seng à droite et de Zhu Bajie à gauche est protégé des démons  par un cercle magique tracé par Sun Wukong.



       

Une des premières adaptations en bande dessinée du Voyage en occident.

Le déroulement des épisodes est assez répétitif: Durant leur cheminement vers l'ouest Wukong et Tang Seng croisent la route de nombreux démons avides de goûter la chair du moine, censée leur garantir l'immortalité.  Mais  Sun Wukong finit par déjouer leurs pièges et rendre leur forme première à ces créatures avant de les anéantir. C'est cette lutte perpétuelle, rythmée par les recours à Guanyin ou à Bouddha, que nous raconte Le Voyage en occident

Voici en attendant une présentation plus détaillée un avant-goût de ces aventures:

Le Roi-singe va d'abord s'initier aux lois du Dao et apprendre à contrôler ses pouvoirs:

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Extrait d'un album de Liu Jiyou, 筋斗云



Plus tard il s'empare d'un bâton en fer  (金箍棒) qui devient son arme principale.







Sun Wukong, armé de son bâton de fer, se multiplie en soufflant sur une touffe de  poils pour attaquer les démons.



Insatisfait du rang indigne qui lui est réservé au Palais céleste, il se révolte. Les dieux se coalisent contre lui: on a affaire ici à une divinité terrible et belliqueuse.


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Images tirée du Roi-singe bouleverse le ciel, encore un chef-d'oeuvre de Liu Jiyou.



Grâce au moine Tang Seng, Sun Wukong  (qui devient son disciple) peut se racheter en effectuant un pélerinage vers l'ouest.


Hélas démons et goules pullulent.  Ici, la sorcière au squelette se métamorphose trois fois pour tromper Tang Seng, malgré les avertissements de son disciple.



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Sun Wukong et la sorcière au squelette
, oeuvre de Qian Xiaodai et Zhao Hongben


Par shidaifeng - Publié dans : héros
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Dimanche 29 juillet 2007

Voici quelques lignes sur Cheng Shifa, un artiste et auteur de lianhuanhua qui vient de disparaître il y a quelques semaines. Si j'en parle ce n'est pas seulement pour suivre l'actualité mais aussi parce que lui aussi , comme Wang Shuhui, est emblématique de ces artistes éclectiques, fortement marqués par la tradition picturale chinoise.




Cheng Shifa, le poète de la Chine des minorités

Connu pour l'adaptation d'un récit fantastique des
Contes du pavillon des loisirs  (聊斋
) de Pu Songling, Cheng Shifa excelle aussi dans le domaine du conte folklorique et la peinture des minorités du sud-ouest de la Chine.
Ebing et Sangluo  (亚碧与山罗
) est l'une de ces oeuvres, qui plonge dans le Yunnan de l’ethnie Dai.
Pour présenter cet ouvrage je préfère céder ma plume à celle bien plus  poétique et évocatrice de Jean-Pierre Diény, auteur d'un ouvrage sur le livre pour enfants en Chine, Le Monde est à vous (Collection témoins, Gallimard): 
"Comme autrefois les amants séparés Liang Shanpo et Zhu yingtai, Ebing et Sangluo périrent plutôt que de renoncer à un amour que leur interdisait la société féodale. Idéalement beaux et destinés l'un à l'autre par la rumeur publique, ils s'aimaient avant même de se connaître. Mais leurs mères, qui avaient en vue d'autres mariages, usèrent de force et de violence pour les séparer. Après la mort d'Ebing et le suicide de Sangluo, une liane unit leurs deux tombes, puis un jour, ayant pris feu, projeta deux étoiles au ciel, de part et d'autre de la Voie Lactée. La beauté du lavis est digne dans ce chef-d'oeuvre de la séduction du récit, qui passe de l'humour au pathétique et à l'horreur d'un ton direct et sans emphase.(...) La persécution qu'ils subissent apparaît comme un effet de l'obscure fatalité qui les voue à l'amour et à la mort. Le charme du récit tient d'ailleurs au mystère de ce destin, que rappellent à chaque page des pressentiments, des coïncidences ou des prodiges."



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 Autre oeuvre de Cheng Shifa, Le Geai à l'épingle de jade (姑娘与八哥鸟) s'inspire également du folklore des minorités  chinoises:

 

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Traduit en français (parution aux Editions en langues étrangères en 1965) Le prince intrépide et la Princesse Nannona  (召树屯和喃诺娜) est très proche des oeuvres précédentes: on y retrouve  la trame narrative du conte, l'exotisme des paysages et des personnages ainsi que la délicatesse du lavis.


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Histoires à dormir debout

Une des oeuvres fétiches des illustrateurs et auteurs de lianhuanhuas est le recueil des Contes du pavillon des loisirs (聊斋).  Trois collections de lianhuahuas y ont été consacrées, sans compter les ouvrages isolés qui eux sont innombrables. La Peau peinte (画皮) est  l'un d'eux.  Il conte la mésaventure du lettré Wang, séduit par une jeune beauté qui s'avère être un démon. La peau peinte est celle dont se revêt le démon (image du centre) afin de tromper le lettré. Sur l'image de droite, une ombre inquiétante (celle du démon) se dessine derrière la silhouette de l'accorte jeune femme. Seule l'intervention inopinée d'un sage taoïste sauvera l'imprudent Wang!

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Autre ouvrage d'histoires fantastiques, Les Histoires où l'on n'a pas peur des fantômes (
不怕鬼的故事) sont parues dans une édition agrémentée de plusieurs hors-texte de l'artiste dont voici la couverture (en traduction anglaise pour les Editions en langues étrangères):

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L'artiste y abandonne le lavis pour le dessin à l'encre de Chine.

Enfin, pour clore cette présentation, encore un mot au sujet du Roman de l'épée audacieuse (
胆剑篇. Il ne s'agit plus d'illustration mais d'un véritable lianhuanhua à l'encre de Chine. La veine est épique et la manière totalement renouvelée par rapport aux œuvres précédentes.






















Cette brève présentation est loin de résumer l'immense production de Cheng Shifa, qu’il s’agisse de sa production  de lianhuanhuas ou de son œuvre picturale, encore plus abondante. Elle vise simplement à donner un avant-goût de la poésie toute bucolique  et empreinte de délicatesse de cet artiste.


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Samedi 21 juillet 2007

Wang Shuhui, où l'art du lianhuanhua porté à sa perfection.

Wang Shuhui s'est éteinte en 1985, laissant derrière elle une oeuvre singulière, d'abord par son esthétique, son style immédiatement reconnaissable, au trait assuré et plein, à la ligne ferme et harmonieuse, aux compositions alternant vides et pleins selon les règles de la peinture chinoise traditionnelle également appelée Guohua (国画). C'est d'ailleurs là que Wang Shuhui puise son inspiration, sans les complexes qu'ont pu connaître les auteurs de bandes dessinées occidentaux vis-à-vis de leur propre tradition artistique. Le lianhuanhua est un genre qui a joui très vite d'une certaine légitimité en Chine, recevant dès les années 30 la caution d'écrivains reconnus tels que Mao Dun et même  Luxun (auteur de plusieurs articles prenant la défense du genre, et le comparant à l'art du vitrail dans les cathédrales gothiques). Dès 1950, un an après la fondation de la République Populaire de Chine, le pouvoir réunit les meilleurs artistes et leur enjoint de se lancer dans la production de lianhuanhuas à destination du peuple afin d'éduquer les masses. 


Quelques-uns sont autodidactes, comme He Youzhi, d'autres ont fait leur apprentissage dans les ateliers d'avant-guerre (c'est le cas de Qian Xiaodai), certains enfin ont été formés dans des écoles de beaux-arts. Wang Shuhui, elle-même diplômée de l'Institut des Beaux-Arts de Pékin, est alors une  artiste expérimentée, qui exerce depuis vingt ans déjà en tant que peintre de Guohua et professeur d'arts plastiques. Malgré une production prolifique (un millier de rouleaux), elle ne retient aucune oeuvre de ces vingt années, dont les conditions matérielles difficiles lui ont imposé un travail essentiellement alimentaire.                 



Si les sujets contemporains (hagiographies de travailleurs héroïques, récits sur la vie rurale) ont la faveur du Parti, les auteurs de lianhuanhuas ont cependant la faculté de choisir leur matière et de se forger leur propre style graphique, loin des canons imposés par le réalisme socialiste jdanovien alors en vogue en URSS.  Liberté de création (évidemment dans les limites du dogme maoïste) et indépendance matérielle (les artistes sont des salariés) expliquent l'essor qualitatif du lianhuanhua à cette époque. Pour Wang Shuhui, c'est la possibilité de produire selon son goût, de perfectionner et d'approfondir son art tout en renouant avec l'héritage du Guohua qu'elle entend faire renaître et dépasser dans le cadre de cette nouvelle bande dessinée chinoise.

La figure de la femme comme inspiration.

Cette singularité s'affime également dans le choix de ses sujets: Wang Shuhui, femme dessinatrice dans un univers essentiellement masculin, représente principalement des personnages de femmes: héroïnes guerrières (Mulan, les veuves du clan Jiang), amoureuses bafouées dans leur passion contrariée (Le dit du Pavillon de l'Ouest, Les Paons volent vers l'est rebaptisé dans sa traduction française Les amants fidèles à leur serment, Liang Shanpo et Zhu Yingtai ou la légende des amants papillons, équivalent chinois de notre Tristan et Iseult). Cette prééminence des personnages féminins est l'autre trait distinctif de son oeuvre.

 

Un parcours éclectique

DSCF5635.JPG Le premier lianhuanhua signé de Wang Shuhui raconte l'histoire de Hua Mulan, la célèbre héroïne chinoise qui dut se travestir en homme afin d'éviter la conscription à son père, et qui par son génie militaire parvint à vaincre les hordes barbares aux marches de l'empire. Les deux oeuvres suivantes puisent aussi leur inspiration dans la Chine ancienne: Dame Mengjiang  (孟姜女) et Mozi sauve le royaume de Song (墨子救宋)  en 1951. Suivent des oeuvres de propagande, genre auquel elle sacrifie pendant trois années. L'année 1954 est particulièrement féconde en chefs-d'oeuvre: Les paons volent vers l'est (孔雀东南飞),  récit d'une tragédie amoureuse, ainsi que la fameuse légende  des amants papillons : Liang Shanpo et Zhu Yingtai (梁山泊与祝英台), mais surtout la première mouture (en couleur) du Pavillon de l'ouest (西厢记), oeuvre qu'elle va s'attacher à reprendre dans une version beaucoup plus longue en noir et blanc.


Le Pavillon de l'ouest (西厢记)

xixiangji.jpg Artiste exigeante et perfectionniste, elle met plusieurs années pour achever cette seconde mouture du Pavillon de l’ouest, qui paraît en 1957 dans la collection des Histoires de l'opéra de Pékin (京剧故事) des Editions d’art du peuple.  Inspiré d'un opéra célèbre de la dynastie Yuan, l'ouvrage raconte les amours malheureuses de Cui Yinyin et Zhang Junrui. L'oeuvre est couronnée dans les années soixante lors du premier festival de lianhuanhua de l'histoire de la jeune république.  Sa réussite est telle que sa renommée dépasse  le cadre de la bande dessinée, et les meilleurs maîtres contemporains du guohua se mettent alors à considérer l’auteur comme l'un des leurs. Il est d'ailleurs courant de l'appeler Monsieur  (qu'il faut entendre comme Maître: 先生) Wang Shuhui dans les articles qui lui  sont consacrés.



Les Cartes de la vie et de la mort  (生死牌),  un lianhuanhua sous le signe de l'opéra .


La dernière oeuvre de l'artiste avant la Révolution culturelle est un livre en couleur, adapté d'un opéra classique du Hunan. Les Cartes de la vie et de la mort  (生死牌),  récit d'une erreur judiciaire réparée par les bons soins d'un fonctionnaire intègre, paraît en 1962, et rompt délibérément avec tout réalisme. Les décors sont à peine esquissés, et se résument parfois à un fond noir, les personnages sont ceux de l'opéra  chinois dont ils portent les costumes et les masques. Les codes et la trame dramaturgique  de l'oeuvre appartiennent à ce même univers. Chaque image est un tableau et le tout se situe à la frontière entre lianhuanhua et illustration. Expérience esthétique originale, et qui s'écarte des codes de la bande dessinée ainsi que des oeuvres précédentes de l'artiste, cet ouvrage constitue une tentative intéressante de renouveler un genre par un autre. C'est aussi pour Wang Shuhui une manière de renouer avec un art qui la fascine depuis l'enfance, au point qu'elle ait envisagée dans son adolescence d'en faire son métier.


Un  long sommeil créatif

En 1966 éclate la Révolution culturelle, dont on pouvait ressentir dès 1964 les signes avant-coureurs sur le plan artistique. Depuis quatre ans, Wang Shuhui n'a plus rien produit à part une biographie d'ouvrière modèle commencée dans les années soixante et qui ne paraîtra qu'après sa mort, en 2001.  En 1966 donc, les lianhuanhuas jugés réactionnaires ou censés offrir une présentation trop séduisante du passé impérial sont passés au pilon. En août de la même année, les librairies sont fermées. C'est le début d'un très long silence. 

Sa dernière oeuvre: Les Veuves du clan Yang (杨门女将)


Après la longue parenthèse traumatisante de la Révolution Culturelle,  il faut encore attendre quelques années pour lire les rééditions de ses oeuvres.  Parallèlement à celles-ci paraissent en 1978 Les Veuves du clan Jiang (
杨门女将
), un de ses livres les plus achevés,  qui retrace l'histoire des femmes d'un clan dont les hommes sont tous de brillants militaires. Ces guerrières, à la mort de leurs maris, réussissent à remplacer ceux-ci au combat et remportent de fulgurantes victoires. Inaugurant une nouvelle manière de l'artiste, l'oeuvre, toujours dessinée à l'encre de Chine, est dominée par un trait épuré, une alternance de pleins et de vides ainsi qu'un mouvement plus vif dans la narration. 


Après cette réussite Wang Shuhui se lance dans un sujet qui lui tenait à coeur depuis longtemps   : un recueil autour des personnages du Rêve dans le pavillon rouge (
红楼梦), roman qui figure parmi les plus grands classiques de la littérature chinoise. Dès 1957 elle en avait dessiné quelques pages mais l'oeuvre avait été perdue par la faute d'une employée de maison d'édition maladroite. Décor d'une riche demeure de la Chine impériale,  personnages féminins à la complexion délicate, récit d'un amour contrarié sur fond de chronique sociale (la vie d'une riche famille dans la Chine du 18ème siècle), tous les thèmes fétiches de l'artiste sont réunis. Malheureusement, Wang Shuhui disparaît avant d'avoir achevé ce projet, dont il ne subsiste que quelques feuillets.

Auteur peu prolifique (21  oeuvres en 31 ans), Wang Shuhui a néanmoins marqué de son empreinte le lianhuanhua et lui a donné quelques-uns de ses principaux chefs-d'oeuvre.


Bibliographie
Malheureusement il n'existe que très peu d'ouvrages de Wang Shuhui traduits en français ou en anglais: 
Les amants fidèles à leur serment, Editions en langues étrangères, Pékin, 1957.
Le Pavillon de l'ouest, Editions en langues étrangères, Pékin, 1958.
Ces éditions sont pratiquement  introuvables actuellement, même en Chine. 
Si vous lisez le chinois, en revanche, il est possible de se procurer ses principales oeuvres en réédition auprès des Editions d'art du peuple (
人民美术出版社). En 2002 est parue une magnifique édition de luxe  comprenant:
Le Pavillon de l’ouest (
西厢记, version de 1954 en couleur et version de 1957 à l'encre de chine),Les Amants fidèles à leurs serments (孔雀东南飞)Liang  Shanpo et Zhu Yingtai (梁山泊与祝英台)Les Veuves du clan Jiang (杨门女将).
Enfin, sur l'art de Wang Shuhui, un livre en chinois fournit quelques clés d’interprétation et quelques analyses intéressantes :
中国现代名家画谱王叔晖 人民美术出版社2001





Liens internet:
Un  lien vers la page consacrée à Wang Shuhui sur le site des Editions d'art du peuple:
http://www.renmei.com.cn/about/dtls.php?id=90
Vous pourrez y admirer quelques images tirées du Xixiangji en couleur. 
Sur le site de Cartoonwin (www.cartoonwin.com) vous trouverez quelques articles en chinois sur Wang Shuhui.

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Vendredi 13 juillet 2007


Ce blog a pour but de vous faire découvrir la bande dessinée chinoise, appelée "lianhuanhua"
连环画)

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J'ai vécu en Chine pendant plusieurs années. C'est au cours d'une visite à la Cité du livre de Wuhan que j'ai découvert des rééditions de ces petits livres, tenant dans la paume de la main, au format à l'italienne et contenant une case par page. 

Emerveillé par la maîtrise graphique, le charme  (parfois désuet)  et la poésie de ces oeuvres, j'ai commencé à me procurer des rééditions dans un premier temps, puis à acheter les éditions originales, dans les marchés aux puces ou sur certains sites internet.


Le lianhuanhua est un genre particulièrement riche, qui se classe d'abord par période:
période Guomindang (
民国) des années 20 à 1949, années 50 et 60 (老版书considérées comme l'âge d'or du genre, Révolution Culturelle 文革)avec un trou entre août 1966, date de fermeture des librairies, et 1970, date de reprise de la production, enfin la période allant de 1979  à 1985, où s'amorce le déclin du genre, sous l'effet de l'évolution des goûts du public, désormais avide de comics et de mangas, d'une production marquant le pas quantitativement et qualitativement, et de la libéralisation du marché de l'art.

 



Il faut attendre le milieu des années 90 pour assister à un regain d'intérêt pour le genre. Un marché de collection dynamique se constitue, les rééditions commencent à paraître. 
Les oeuvres les plus prisées sont celles des années 50-60, en raison de leur perfection esthétique, et de leur petit nombre (beaucoup d'entre elles ont été passées au pilon durant la Révolution Culturelle). Viennent ensuite les lianhuanhuas de la période Guomindang, davantage recherchés pour leur rareté que pour leur beauté intrinsèque. Durant cette période, en effet, il faut produire en masse et rapidement, tandis que par comparaison, certains artistes des années 50 ont mis plusieurs années pour publier des oeuvres comptant quelques dizaines de pages. Certains amateurs nostalgiques de la Révolution Culturelle (il y en a!) ont contribué à susciter de la curiosité, voire de l'engouement pour la production de cette époque.

Le lianhuanhua se classe également par genre et sous-genres:
_oeuvres traitant de la Chine antique et impériale que l’on qualifie de matière antique (
古典题材), le plus souvent des adaptations d'oeuvres littéraires classiques ou d'opéras de Pékin (une prestigieuse série porte d'ailleurs le titre d'Histoires tirées de l'opéra de Pékin).
_livres inspirés de grandes pages de la littérature occidentale, appelées matière étrangère (
外国题材): La Dame aux Camélias, Le roi Lear, et évidemment un grand nombre d'oeuvres soviétiques (Gorki,Lénine).
_Matière dite contemporaine (
现代题材):  récits de combats (guerre de résistance contre le Japon, guerre de "Libération"- c'est-à-dire la guerre civile- guerres de Corée et du Vietnam), mais aussi hagiographies de héros du Parti (Liu Hulan, Liu Wenxue, Lei Feng), histoires d'enfants héroïques ayant donné leur vie pour le Parti, et également récits ruraux, parmi lesquels la très célèbre saga des Grands changements à la campagne de He Youzhi

Dans les années 80, cette classification s'est élargie, et la matière du lianhuanhua est devenue plus riche encore: biographies de sportifs (dont celle de Pelé), ouvrages didactiques (du type Comment se protéger en cas d'attaque chimique) et récits de science-fiction (genre absent du lianhuanhua auparavant).

 

Par shidaifeng
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