Lundi 27 août 2007

  Quelques mots avant de vous parler de ce grand artiste. Je vais devoir ralentir le rythme de publication de mon blog, non pas faute de motivation ou par manque de matière , mais pour des raisons plus prosaïquement professionnelles (la fin des vacances approche et je n'aurai plus autant de temps à consacrer à ce site). Donc  avis  à mes  (très) rares lecteurs, vous me lirez moins souvent, mais je continuerai tout de même à alimenter cet espace en articles. On n'a encore rien dit sur ce genre, et il reste tellement d'artistes talentueux et de belles oeuvres à découvrir.

 wanghongli.jpgWang Hongli est un nom inconnu en France. En Chine-même alors que les noms de He Youzhi, Dai Dunbang, Wang Shuhui ou Zhao Hongben résonnent familièrement auprès du public ce grand dessinateur ne semble être apprécié que par les cercles d'amateurs de lianhuanhuas que j'évoquais la semaine dernière. Eux-mêmes lorsque vous leur citez son nom l'associent spontanément à deux oeuvres des années 50 que je présenterai plus bas. Pourtant ce maître du dessin, malgré sa maigre bibliographie (si l'on la rapporte à sa longue période d'activité) mérite mieux que les quelques lignes que l'on trouve sur des sites exclusivement chinois. 
  Alors artiste maudit? Certes non. Mais largement incompris car trop éloigné des canons et des stéréotypes du genre et surtout  fascinant explorateur d'une ""surréalité" dérangeante.

chengjisihan.jpg   chengjisihan2.jpg



    Originaire du nord-est, Wang Hongli a commencé à publier des lianhuanhuas au début des années 50 pour la maison d'édition du Dongbei devenue par la suite le  "Liaoninghuabao" (l'illustré du Liaonning). Après deux récits contemporains et militants il livre un épique "Zheng Chenggong" qui retrace la reconquête de Taiwan par un général de la dynastie Ming. Thème bien sûr très politique (le passé est ici une référence directe à la situation de l'île, toujours problématique à l'heure actuelle pour le pouvoir chinois) mais qui offre au lecteur le frisson d'un beau récit historique.  Le livre est un succès et confère à Wang Hongli une renommée. 

    Après deux récits d'espionnage (avec cette obsession présente dans les bandes dessinées de cette époque  d'une cinquième colonne capitaliste  tapie derrière chaque fourré ) Wang Hongli fait paraître en 1956 son oeuvre la plus célèbre, "15 guan" (les 15 colliers de sapèques), d'après un opéra de la dynastie Ming. C'est une sorte de récit policier déguisé en drame, avec ses acteurs inaltérables: la victime, immanquablement assassinée de manière atroce, son assassin, bon à rien pervers et cupide dont les manigances visant à faire condamner à sa place un malheureux couple (dont la belle- fille de la victime) échoueront face à la sagacité et à l'obstination d'un juge intègre. Le bon à rien est remarquable: torturé à souhait, son physique grotesque et animalisé, sa dégaine de paysan retors en font un personnage inoubliable, jusque dans les dernières scènes où, rongé par le remords et par la peur d'être démasqué il se révèle au juge. Quant à celui-ci, loin d'être un héros infaillible il semble agir avec toute la bienveillance d'un homme conscient malgré tout de la noirceur de ses congénères. D'autre part la variété des compositions rompt avec la monotonie des lianhuanhuas précédents et introduit  dans le genre un dynamisme  de la mise en scène qu'on pourrait croire cinématographique avec ses contre-plongées surprenantes, ses diagonales inquiétantes et ses plongées révélatrices. 


15guan.jpg


                                                                                                                                          
            tianxiqnpeicouv.jpg                                                                                                                                          L'oeuvre suivante, de la même année, est un récit en couleur: "Tianxianpei", traduit par "Une union céleste", encore inspiré d'un opéra, l'histoire d'un amour impossible entre une fée du Palais céleste et un simple mortel. S'il est normal que les artistes, confronté à un régime autoritaire, pour ne pas dire plus, aient tendance à se réfugier dans l'imaginaire, cet attrait de Wang Hongli pour l'étrange, le fantastique et le merveilleux relève d'une véritable idiosyncrasie.



tianxianpei.jpg        tianxianpei2.jpg


              mengliangcouv.jpg                    
La veine fantastique est pleinement exploitée dans trois adaptations du "Liao Zhai" (Contes du Cabinet des loisirs) de Pu Songling: "Wang Zhe" (le roi), "Meng Lang" (rêver de loups, cauchemar sanglant et atroce que l'on pourrait qualifier de conte d'horreur, et "Laoshan Daoshi", une histoire de taoïstes lancés dans une compétition de magie).  En voici quelques images:



wangzhe1.jpg            wangzhe2.jpg



laoshandaoshi.jpg        












 






   Comme vous vous en doutez si vous avez lu ce qui précède le milieu des années 60 a vu sa production se tarir.  Sa dernière parution durant cette décennie remonte à 1962. Après une participation à une série ("Luoyang Gugong Chuanshuo": le conte du palais impérial de Luoyang) au milieu des années 70 Wang Hongli renoue pleinement avec le lianhuanhua  en 1980 et livre une oeuvre majeure: une biographie de Zhang Qian, héros médiéval chinois, prisonnier des Mongols pendant plusieurs années, et qui pendant sa captivité parvient à assimiler leur langue, leurs coutumes et leur connaissance profonde du désert et de ses secrets. Après s'être évadé il rejoint l'empereur Tang à qui il révèle ses connaissances et lui permet ainsi de repousser les envahisseurs. La dernière page constitue une sorte de mise en abîme, avec un livre dans le livre qui semble à la fois souligner le caractère légendaire du récit et nous dire: "voilà, cette vie, résumé de tant d'années de souffrance et de privations, marquée par la guerre, la mort des compagnons, l'exil et les rudes conditions du désert, n'est plus, il n'en reste que ces quelques pages".




zhangqian1.jpg












zhangqian2.jpg

















    J'en viens maintenant à mes deux oeuvres préférées: l'une est tirée du cycle romanesque "Au bord de l'eau", l'autre est une extraordinaire adaptation d'un célèbre conte taoïste, "Le rêve du millet jaune". 



























    Je vous laisse apprécier la magie du trait, le mouvement  et la finesse de la composition de ces cases. Wang Hongli a je trouve un  talent incomparable pour saisir l'animalité et la cruauté de ce personnage.


yangzhimaidao2.jpg






 










   "Le rêve du millet jaune" est une parabole sur l'inconsistance et la vanité des honneurs et de la gloire. Le héros est un jeune lettré candidat aux examens impériaux qui , après avoir rencontré sur son chemin un taoïste, fait escale dans une auberge. Il s'assoupit et les aventures qui vont se dérouler par la suite  (qui vont le mener au sommet de la puissance pour le faire choir ensuite dans une déchéance humiliante) seront le produit d'un rêve dont le héros ne se réveillera qu'à la fin du récit, pour constater que la vie n'est qu'un songe vain et que tout n'est qu'apparence! Ce chef-d'oeuvre n'est paru que quinze ans après avoir été dessiné.

huanglianmeng1.jpg     















huangliangmeng.jpg





huangliangmeng3.jpg






















huangliangmeng4.jpg























par shidaifeng publié dans : auteurs
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Dimanche 19 août 2007

    la rue des antiquaires de Pingyao
Acheter des lianhuanhuas en Chine ce n'est pas toujours une mince affaire. 
    Bien sûr ces petits livres ont connu des tirages impressionnants, dont les chiffres donnent le vertige.  Leurs auteurs, s'ils en avaient touché les droits, seraient d'ailleurs milliardaires. 
    Tirages énormes donc, mais à ramener à la taille de la population.
    Chaque famille a chez soi une collection de lianhuahuas, généralement datant des années 80: Les trois royaumes, Au bord de l'eau sans oublier Le Voyage en occident dont j'ai parlé précédemment. On trouve aussi beaucoup de récits d'aventures (autour de maîtres de wushu, de chevaliers errants, de détectives privés), ainsi que des adaptations (évidemment dans des éditions pirates) de films occidentaux. C'est ainsi que les Chinois ont pu découvrir les exploits de James Bond,  la Guerre des  étoiles, etc. Ces films étaient  redécoupés en photographies sous lesquelles figurait un récitatif, assez court, consistant en une reprise des dialogues du film. Ce type de livre existait déjà pour les films chinois (notamment les adaptations d'opéras) mais dans les années 80 il a connu une diffusion énorme et a permis au public d'alors, qui n'y avait pas accès, de découvrir le cinéma occidental, en attendant l'arrivée de la télévision et des DVD pirates.   
    On trouve aussi dans les ménages chinois nombre de récits policiers, ayant des héros occidentaux, qui s'apparentent davantage aux comics américains. Leur facture assez grossière permettait cependant de satisfaire les besoins en adrénaline de tout un public généralement masculin. Il n'est pas rare de reconnaître dans les dessins de certains personnages des portraits d'acteurs américains ou européens (j'ai même repéré  un livre donc le héros ressemblait trait pout trait à  Lino Ventura!). 
    La fin des années 90 a connu une course généralisée à l'enrichissement et cela n'a pas été sans effet sur un marché des antiquités  en train de se constituer. Selon les professionnels que j'ai interrogés cette période a vu  naître une véritable frénésie pour les objets anciens, pièces acquises dans les caves des particuliers, parfois dérobées dans les temples ou dénichées avec soin dans les campagnes les plus lointaines que les professionnels se sont mis à écumer méthodiquement. 
    C'est à ce moment donné que le lianhuanhua est devenu un objet de collection, les pièces les plus recherchées étant bien évidemment les plus anciennes (époque Guomindang) mais surtout celles des années 50-60, parce que l'art du lianhuanhua a atteint son apogée durant cette période, également en raison du fait que les tirages  étaient alors beaucoup plus modestes (dix mille à quinze mille exemplaires contre plusieurs centaines de milliers dans les années 80) sans oublier non plus les autodafés que ces ouvrages ont pu subir durant la Révolution Culturelle. 
    Les prix pour les livres de cette période ont grimpé jusqu'à donner le vertige aux acheteurs.  Désormais, un ouvrage en bon état coûte fréquemment plusieurs centaines de yuans (plusieurs dizaines d'euros ce qui représente beaucoup d'argent pour un ménage moyen), et s'il s'agit d'une pièce assez rare sa valeur peut atteindre des sommes élevées:  dix mille, vingt mille euros se justifient pour l'acquisition de séries comme "Le rêve dans le pavillon rouge" ou "Les récits de l'opéra de Pékin".
    Autant dire que ce commerce peut s'avérer très profitable pour autant que l'on  s'y soit pris à temps. Aujourd'hui les marchés aux puces sont légions en Chine. A Pékin le principal est celui de Panjiayuan, ceux de Shanghai ou de Tianjin figurent parmi les plus importants de Chine. Même une ville "moyenne" comme Wuhan en compte quatre. 
    Dans le principal, celui de Qiaokou, les vendeurs sont généralement des retraités ou des chômeurs (Xiagang) dont ce négoce a permis la reconversion.
    Les livres sont étalés sur des bâches (on appelle cela "baitan", c'est-à-dire vendre sur un tapis) ou exposés dans les magasins logés dans les galeries. Les pièces les précieuses sont stockées à l'abri de la poussière, de la lumière et de l'humidité dans des boîtes hermétiques elles mêmes rangées dans des coffres-forts. Il s'agit aussi de les protéger contre le vol, car ces objets, petits et chers, constituent une proie idéale pour les voleurs. Les murs des magasins sont parfois couverts d'affiches représentant des héros de lianhuanhuas, appelées "Nianhua lianhuanhua" car destinées à tapisser les portes d'entrée à l'occasion du Nouvel An. Ces affiches sont généralement superbes. Elles offrent un condensé en couleur d'ouvrages déjà parus en noir et blanc. Sur seize cases (au lieu de quatre-vingts ou cent) le récit est repris dans ses grands traits.
  On peut aussi y acquérir toutes sortes de vieux papiers (tout est récupéré et peut trouver sa valeur) ainsi que certains documents  "interdits" que les commerçants vous montrent d'un air de comploteur en chuchotant leurs explications. Telle photo de Mao avec Lin Biao, que le vendeur compare malicieusement avec la même remaniée quelques mois plus tard (d'où Lin Biao a été effacé) est sortie sous le comptoir, tandis que certaines pièces exhumées de l'Enfer maoïste (Jing Ping Mei par exemple) sont elles exhibées fièrement. On vend également  assez bien la série des douze épisodes des Trois Royaumes qui a été censurée à la fin des années 80 pour des raisons politiques (je précise qu'elle est aujourd'hui rééditée sans aucune restriction de contenu). Il faut dire que retrouver de telles reliques après  huit ans de guerre sino-japonaise, une dizaine d'années de guerre civile, la purge radicale qu'a été la "Libération", les souffrances engendrées par le Grand Bond en avant et les dégâts de la Révolution Culturelle, cela témoigne du désir intense des Chinois de préserver ces traces d'un passé pourtant douloureux et fait d'eux des champions (certes paradoxaux) de la conservation du patrimoine dans un pays qui n'en a pas toujours fait grand cas. 
    Toutes sortes de gens fréquentent ces marchés: cols blancs (eux payent rubis sur l'ongle et ne daignent pas marchander, pour garder la "face"), parents qui désirent inculquer à leurs enfants les valeurs traditionnelles (et donc leur faire lire les quatre classiques dans leur adaptation en lianhuanhua), mais aussi quantité de gens modestes qui viennent dépenser là leurs maigres économies.  Parmi eux, des chômeurs (xiagang) dont les indemnités sont partiellement dépensées en bandes dessinées et autres vieux papiers. J'ai  ainsi remarqué une femme, cliente fidèle mais désargentée de ce marché, dont la silhouette décharnée et les quasi-haillons dont elle était revêtue suscitaient en fin de compte davantage l'étonnement que la pitié au milieu des autres acheteurs plutôt aisés. 
J'entamai la conversation avec elle, et elle m'apprit que sur les quarante euros que lui versait chaque mois le gouvernement elle en dépensait une dizaine en lianhuanhas. Elle avait pourtant une famille à nourrir, mais la passion était trop forte!
    Chez les clients on rencontre  deux sortes d'acheteurs. Tout d'abord le commun des mortels, qui fait son choix auprès des vendeurs en extérieurs,  ceux qui exposent leurs livres sur une bâche négligemment jetée sur le sol. Les livres sont entassés  en vrac, il faut donc explorer patiemment les piles qui peuvent (rarement cependant) recéler de vrais trésors. Cet client, pas forcément connaisseur , achète (ou parfois même rachète) les ouvrages de son enfance ou de sa jeunesse, le plus souvent pour un euro pièce, souvent moins.
   Espèce plus rare, l'amateur est en général beaucoup plus fortuné. Cadre bancaire, professeur d'université ou homme d'affaire,  il achète peu mais dépense des sommes importantes. Ce client-là fréquente les magasins et s'abaisse rarement à fouiller dans les piles de lianhuanhuas à 20 ou 50 centimes d'euros. Il noue avec le commerçant une relation dont le noeud intime est un amour commun de l'objet livresque. Chaque semaine, l'oeil gourmand, le commerçant voit s'approcher son client fétiche, se précipite sur lui après l'avoir salué pour lui présenter dans une atmosphère de recueillement confit sa précieuse découverte.  L'objet, d'une main experte et délicate, est  tiré précautionneusement du coffre-fort où il reposait au comptoir ou à l'arrière-boutique. 
    L'examen d'un livre peut durer vingt minutes, parfois plus. Car l'état du livre ("pinxiang") est essentiel. Généralement on attribue une note de 1 à 10 à l'objet, déterminée selon un code précis. Un  livre sans couverture ni quatrième de couverture recueille un piteux 5, voire moins (la quatrième de couverture est importante car elle permet de connaître la date de l'ouvrage, l'édition et le tirage). Ces livres là sont dits "can shu", c'est-à-dire "livres handicapés". On n'en donne pas grand-chose. A partir de 8 le prix commence à être élevé, et si la note s'élève jusqu'à 9 ou 10 (si le livre est ancien) les choses deviennent sérieuses. 
    Les amateurs sont donc prêts à mettre le prix, mais il leur faut préalablement examiner très attentivement chaque page du livre pour y démasquer défauts, déchirures et scories diverses. On enfile des gants ou bien l'on utilise une pincette. Les livres sont ainsi auscultés jusqu'au moment où l'acheteur a pu se faire une idée sur la rareté supposée, l'état et bien sûr la valeur artistique de l'ouvrage. Certaines pièces "mythiques" ne laissent cependant pas  place à l'hésitation et l'amateur, heureux d'avoir enfin mis la main sur le lot complet du "Dit des Han de l'ouest" ou un lianhuanhua jamais réédité de Wang Shuhui se rue sur le trésor enfin à sa portée. Mais gare aux  éditions pirates!  Celles-ci sont légions, surtout depuis le début des années 2000. Les connaisseurs ne se laissent guère berner, mais elles fleurissent malgré tout  sur les baches des vendeurs à la sauvette.
    Enfin il existe comme pour toute cette catégorie d'objets des conventions, certaines fixes, d'autres itinérantes. S'y rassemblent des vendeurs et des collectionneurs de tout le pays (dont la superficie je le rappelle équivaut à dix-sept fois celle de la France ce qui donne une idée des distances parcourues pour s'y adonner à sa passion). Des ventes aux enchères s'y tiennent, qui servent ensuite de référence pour fixer les prix sur tel ou tel titre. 
    Néanmoins la modernité a gagné ce petit monde, et l'essentiel des achats se fait désormais sur internet. Les quelques vingt-mille collectionneurs de lianhuanhuas actifs en Chine (chiffre fourni par Wikipedia, qui ne prend cependant pas en compte les nombreux acheteurs chinois d'Amérique ou d'Europe) font dorénavant leurs courses  sur la toile. "Le flot s'est asséché, on ne trouve plus rien dans les campagnes" m'a confié un jour un commerçant. Ainsi le lianhuanhua, objet pour ainsi dire gratuit, imprimé sur du mauvais papier, est-il en train de devenir, en raison de sa raréfaction inéluctable, un objet de collection aussi prisé que les timbres ou les rouleaux de calligraphie.

par shidaifeng
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Lundi 13 août 2007

Revenons donc à l'espiègle Sun Wukong et à sa pittoresque compagnie: le moine Tang Seng,  Zhu Bajie (prononcer Djou Ba Tie), porc glouton et graveleux sans oublier Sha Seng le moine Sable.  Leurs pérégrinations ont inspiré de nombreux auteurs de bande dessinée chinoise. Dès les années 20 un "lianhuantuhua" (terme difficile à traduire mais qui se rapproche de nos "illustrés") met en scène les aventures du roi-singe. Les dessins ont les qualités et les défauts du lianhuanhua de cette période: spontanéité et fraîcheur du trait, narration parfois décousue et inspirée des codes de l'opéra, surabondance des symboles à l'attention du lecteur comme si la représentation  graphique ne se suffisait pas à elle-même. 

minguo1.JPG
























minguo2.JPG



























A ma connaissance un des artistes qui a su le mieux tirer parti de cette oeuvre est Liu Jiyou, selon beaucoup le père du lianhuanhua moderne. A travers trois lianhuanhua tout aussi inventifs que  variés il a su renouveler le thème du roi-singe en explorant un aspect souvent occulté du personnage: la cruauté animale du héros, son absence de mesure et sa violence effrénée.  Dans ces livres Wukong a l'aura d'une créature sans maître, éprise de liberté et de justice et rebelle à la tyrannique hiérarchie céleste.


danaotiangong-copie-1.JPG






























danaotiangong2-copie-1.JPG































C'est dans 大闹天宫 (Le roi-singe sème le trouble au palais céleste) qu'il va le plus loin dans cette voie. Le Roi-singe y a l'aspect  d'une figure prométhéenne aux prises avec des puissances célestes qui ont tout en réalité de puissances infernales. C'est une vision hallucinée et cauchemardesque de ces affrontements que l'artiste nous donne à voir. La beauté à couper le souffle de cettte fresque offre toute sa mesure au pinceau visionnaire et épique de Liu Jiyou.


couv7.JPGC'est une figure bien plus mutine qui est mise en scène couv6.JPGdans la série de lianhuanhua que les éditions d'art de Shanghai ont publié dans les années 50-60 . L'oeuvre est destinée à un public enfantin. Le personnage de Zhu bajie est d'ailleurs mis en avant. Sa bouille de goinfre, sa paresse et son caractère épais ont tout pour faire sourire et même rire ce public. Le versant imaginaire de l'oeuvre est exploité à plein, avec des figures de démons torturées à
souhait et des goules aussi hideuses que possible. 



    shizi2.JPG     bouddha.JPG



couv1.JPGUne série plus complète est celle des éditions d'art du Hebei. couv12.JPGCommencée dans les années 50 elle donnera lieu dans les années 80 à une adaptation intégrale de l'oeuvre. Certains épisodes sont signés de grands artistes, notamment     三盗笆蕉扇  (les trois vols de l'éventail magique) et  大脑通天河 (Sun Wukong ravage la rivière Tongtian) avec ses cohortes de démons  et son ambiance de sabbat. 



demon3-copie-1.JPG














Autre série non dépourvue de qualité  le Xiyouji des Editions d'art du Hunan pèche cependant par la piètre qualité de son tirage. La beauté du graphisme de nombreux épisodes se devine plutôt qu'elle ne s'admire. Dommage, car certains livrets sont vraiment superbes. 

hunan1.JPG


















Revenons en arrière pour évoquer deux oeuvres singulières: le Xiyoumanji de Zhang Guangning et Le Roi-singe et la sorcière au squelette de de Zhao Hongben et Qian Xiaodai. 

Le 西游漫记 (ou  manhua du Voyage en occident ) date de 1945, c'est une oeuvre de dénonciation marquée par les tourments de la guerre mondiale. Wukong est le spectateur éberlué des atrocités qui viennent de se commettre. Les démons sont ceux, bien humains, qui les ont présidées. On y reconnaît Hitler, Hiro-Hito et Mussolini. Les teintes criardes et le trait grotesque contribuent à plonger ce pamphlet anti-guerre dans une ambiance onirique et irréelle.

xiyoumanji.JPG



















xiyoumanji2.JPG















xiyoumanji4.JPG

















couv5.JPGAutre oeuvre marquante, 孙悟空三打白骨精 (Le Roi-singe et la sorcière au squelette) est un sommet esthétique signé par deux vieux routiers du lianhuanhua, Qian Xiaodai et Zhao Hongben.  Cette oeuvre place l'art du lianhuanhua à son apogée et a été couronnée à juste titre lors du premier festival consacré au genre en 1963. Il semble que les deux auteurs se soient partagé le travail (c'est ainsi d'ailleurs que les artistes travaillaient dans les années 30/40), l'un se consacrant aux paysages, l'autre aux personnages. Remanié en 1972 lors de sa réédition (certains paysages ont été redessinés, beaucoup de détails ont été simplifiés) l'ouvrage n'a cependant en rien perdu de sa magie malgré ce que certains perçoivent comme un charcutage.


baigujing2-copie-1.JPG

























baigujing3-copie-1.JPG

par shidaifeng publié dans : héros
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Dimanche 5 août 2007

palais-aquatique.JPGCe singe c'est Sun Wukong, le héros du roman du 16ème siècle  Le voyage en occident de Wu Cheng'en. Tour à tour être cruel et malicieux, démiurge intraitable mais parfois impuissant, créature héroïque et inquiétante, Sun Wu Kong est une figure à la fois complexe et attachante. 

En Chine le mythe du roi-singe est tellement ancré dans l'imaginaire populaire qu'il aurait été étonnant que le lianhuanhua  ne s'en empare pas.

火焰山, de Dong Tianye.

De fait, le Voyage en occident a connu une fortune considérable dans la bande dessinée chinoise, des adaptations parodiques de l'époque Guomindang (certaines insistant particulièrement sur l'aspect rabelaisien de l'oeuvre: voir illustration) jusqu'aux prolongements intergalactiques du Nouveau Voyage à l'Ouest des années 80 en passant  par des classiques tels que Le Roi-singe bouleverse le Palais Céleste de Liu Jiyou.

------------------------.jpg

            xiyoumanji3.JPG
                        
Une parodie des années 40: le Roi-singe bouleverse le pays des  pets!   Xiyoumanhua, de Zhang Guangning (1945)


Mais avant d'aller plus loin commençons par nous familiariser avec l'intrigue et les personnages de cette vaste épopée: Sun Wukong est un dieu-singe aux pouvoirs sans limites qui se mesure aux plus formidables divinités et leur inflige de sévères défaites. Indestructible, il résiste  à tout lors de sa capture et finit par répandre la terreur au sein du Palais Céleste. Mais le Bouddha et la déesse de la Miséricorde s'emparent de lui et le condamnent à une réclusion de 4 siècles enfermé à l'intérieur d'une montagne (c'est d'ailleurs le sens historique de l'oeuvre ,qui consacre la prééminence du bouddhisme sur le taoïsme). Il sera finalement délivré par le moine Tang Seng (qui  a bel et bien existé) et doit en guise de rédemption accompagner celui-ci à la recherche des livres sacrés pour une longue pérégrination vers l'ouest. En cours de route se joignent à eux un dragon qui se muera en monture pour Tang Seng, un porc, Zhu Bajie (surnommé Zhu Wuneng, le cochon incapable), glouton et grivois ainsi que Sha seng ( littéralement "le moine sable").

baigujing3.JPG

























Tang Seng, accompagné de Sha Seng à droite et de Zhu Bajie à gauche est protégé des démons  par un cercle magique tracé par Sun Wukong.



attaque.JPG   demon2.JPG   

Sun Wu Kong contre les démons (Ed. d'art du Hebei)

Le déroulement des épisodes est assez répétitif: Durant leur cheminement vers l'ouest Wukong et Tang Seng croisent la route de nombreux démons avides de goûter la chair du moine, censée leur garantir l'immortalité.  Mais  Sun Wukong finit par déjouer leurs pièges et rendre leur forme première à ces créatures avant de les anéantir. C'est cette lutte perpétuelle, rythmée par les recours à Guanyin ou à Bouddha, que nous raconte le Voyage en occident. 

Voici en attendant une présentation plus détaillée un avant-goût de ces aventures:

Le Roi-singe va d'abord s'initier aux lois du Dao et apprendre à contrôler ses pouvoirs:

initiation.JPG
















Extrait d'un album de Liu Jiyou, 筋斗云



Plus tard il s'empare d'un bâton en fer qui devient son arme principale, le fameux 金箍棒:
multiplication.JPG













Sun Wukong, armé de son bâton de fer, se multiplie en soufflant sur une touffe de  poils pour attaquer les démons.



Insatisfait du rang indigne qui lui est réservé au Palais céleste, il se révolte. Les dieux se coalisent contre lui: on a affaire ici à une divinité terrible et belliqueuse.


danaotiangong.JPG            danaotiangong2.JPG


Deux images tirées du Roi-singe bouleverse le ciel, encore un chef-d'oeuvre de Liu Jiyou.


Grâce au moine Tang Seng Sun Wukong  (qui devient son disciple) peut se racheter en effectuant un pélerinage vers l'ouest.


baigujing2.JPG



















Hélas démons et goules pullulent.  Ici, la sorcière au squelette se métamorphose trois fois pour tromper Tang Seng, malgré les avertissements de son disciple.


baigujing.JPG




























Sun Wukong bat trois fois la sorcière au squelette
, oeuvre de Qian Xiaodai et Zhao Hongben


Les adaptations de 西游记 sont innombrables et il m'est impossible d'être exhaustif. Cependant j'évoquerai la semaine prochaine quelques albums qui me paraissent essentiels.


par shidaifeng publié dans : héros
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Dimanche 29 juillet 2007

Comme je l'avais annoncé la semaine dernière voici quelques lignes sur Cheng Shifa, un artiste et auteur de lianhuanhua qui vient de disparaître il y a quelques semaines. Si j'en parle ce n'est pas seulement pour coller à l'actualité mais aussi parce que lui aussi , comme Wang Shuhui, est emblématique de ces artistes éclectiques fortement marqués par la tradition picturale chinoise. C'est aussi une figure du lianhuanhua, qui malgré ses défauts (didactisme idéologique parfois pesant, lourdeur des récitatifs, monotonie de certaines compositions) mérite qu'on s'y intéresse, ne serait-ce que sur le plan historique. En naviguant sur internet j'ai constaté qu'on parlait souvent de "la bande dessinée chinoise" sans faire mention de son existence, ou en cantonnant ce genre à des oeuvres de pure propagande (ce qui du reste est vrai durant la Révolution Culturelle). Simple méconnaissance ou volonté délibérée de privilégier la production  actuelle?  Difficile de trancher. Il n'en reste pas moins que la bande dessinée chinoise a une histoire, qu'elle n'est pas née d'hier, et que sa production ne se résume pas à un réchauffé de vieux plats japonais ou hong-kongais à la sauce manga. 

Cheng Shifa, l'illustrateur des minorités chinoises.
Connu pour l'adaptation d'un récit fantastique du Liaozhai  (Contes du pavillon des loisirs) de Pu Songling, Cheng Shifa excelle aussi dans le domaine du conte folklorique et la peinture des minorités du sud-ouest de la Chine.
Ebing et Sangluo est l'une de ces oeuvres, qui plonge dans le Yunnan des Dai.
Pour présenter cet ouvrage je préfère céder ma plume à celle bien plus  poétique et évocatrice de Jean-Pierre Diény, auteur d'un ouvrage sur le livre pour enfants en Chine, Le monde est à vous (Collection témoins, Gallimard): 
"Comme autrefois les amants séparés Liang Shanpo et Zhu yingtai, Ebing et Sangluo périrent plutôt que de renoncer à un amour que leur interdisait la société féodale. Idéalement beaux et destinés l'un à l'autre par la rumeur publique, ils s'aimaient avant même de se connaître. Mais leurs mères, qui avaient en vue d'autres mariages, usèrent de force et de violence pour les séparer. Après la mort d'Ebing et le suicide de Sangluo, une liane unit leurs deux tombes, puis un jour, ayant pris feu, projeta deux étoiles au ciel, de part et d'autre de la Voie Lactée. La beauté du lavis est digne dans ce chef-d'oeuvre de la séduction du récit, qui passe de l'humour au pathétique et à l'horreur d'un ton direct et sans emphase.(...) La persécution qu'ils subissent apparaît comme un effet de l'obscure fatalité qui les voue à l'amour et à la mort. Le charme du récit tient d'ailleurs au mystère de ce destin, que rappellent à chaque page des pressentiments, des coïncidences ou des prodiges."DSCF5364-copie-1.JPG
DSCF5646.JPG         DSCF5645.JPG



 
Autre oeuvre de Cheng Shifa 姑娘与八哥鸟 (Le geai à l'épingle de jade) s'inspire également du folklore des minorités  chinoises:

DSCF5641.JPG                 DSCF5638-copie-1.JPG
                      

Traduit en français (parution aux Editions en langues étrangères, 1965) Le prince intrépide et la Princesse Pannona est très proche des oeuvres précédentes: on y retrouve  la trame narrative du conte, l'exotisme des paysages et des personnages ainsi que la délicatesse du lavis.

PA00268377.jpgPA00268377b.jpg
                                                                














      




Histoires à dormir debout

Une des oeuvres fétiches des illustrateurs et auteurs de lianhuanhua est le Liaozhai (Contes du pavillon des loisirs).  Trois collections de lianhuahua y ont été consacrées, sans compter les ouvrages isolés qui eux sont innombrables. 画皮 (La peau peinte) est  l'un d'eux.  Il conte la mésaventure du lettré Wang, séduit par une jeune beauté qui s'avère être un démon. La peau peinte est celle dont se revêt le démon (image du centre) afin de tromper le lettré. Sur l'image de droite une ombre inquiétante (celle du démon) se dessine derrière la silhouette de l'accorte jeune femme. Seule l'intervention inopinée d'un sage taoïste sauvera l'imprudent Wang!
 
DSCF5647.JPG    DSCF5648.JPG   DSCF5650.JPG

Autre série d'histoires fantastiques, 不怕鬼的故事 (histoires où l'on n'a pas peur des fantômes) est parue dans une édition agrémentée de plusieurs hors-textes de l'artiste dont voici la couverture (en traduction anglaise pour les Editions en langues étrangères):

DSCF5651.JPG

















L'artiste y abandonne le lavis pour le dessin à l'encre de Chine.


Enfin pour clore cette présentation un peu désordonnée encore un mot au sujet de 胆剑篇 (qui doit se traduire par quelque chose comme Le récit de l'épée audacieuse mais je suis preneur de toute suggestion ou correction à ce sujet). Il ne s'agit plus d'illustration mais d'un véritable lianhuanhua à l'encre de Chine. La veine est épique et la manière renouvelée.

DSCF5653.JPG

















Bien sûr cette brève présentation est loin de résumer l'oeuvre de Cheng Shifa, ni dans le cadre du lianhuanhua et encore moins dans le domaine pictural (où sa production est immense) mais ce bref aperçu, certes parcellaire et subjectif aura le mérite j'espère de vous amener à jeter un regard sur une oeuvre séduisante et originale.



par shidaifeng publié dans : auteurs
ajouter un commentaire commentaires (1)    recommander
Samedi 21 juillet 2007

Quelques précisions: j'ai ajouté quelques images par rapport à la version mise en ligne lundi. Par ailleurs le peintre et illustrateur Cheng Shifa étant décédé jeudi dernier je ferai la semaine prochaine une brève présentation de cet artiste. Mais je vous invite d'abord à lire ces quelques lignes sur Wang Shuhui et à apprécier la beauté de son univers visuel.

Uimages.jpgne oeuvre entre bande dessinée et
peinture traditionnelle.
Wang Shuhui s'est éteinte en 1985, laissant derrière elle une oeuvre singulière, d'abord par son esthétique, son style immédiatement reconnaissable, au trait assuré et plein, à la ligne ferme et harmonieuse, aux compositions alternant vides et pleins selon les règles de la peinture chinoise traditionnelle (Guohua). C'est d'ailleurs là que Wang Shuhui puise son inspiration, sans les complexes qu'ont pu connaître les auteurs de bandes dessinées occidentaux vis-à-vis de leur propre tradition artistique. Le lianhuanhua est un genre qui a joui très vite d'une certaine légitimité en Chine, recevant dès les années 30 la caution d'écrivains reconnus tels que Mao Dun et même  Luxun (auteur de plusieurs articles prenant la défense du genre et le comparant à l'art du vitrail dans les cathédrales gothiques). Dès 1950, un an après la fondation de la République Populaire de Chine, le pouvoir réunit les meilleurs artistes et leur enjoint de se lancer dans la production de lianhuanhua à destination du peuple afin "d'éduquer les masses". 


Quelques-uns sont autodidactes (He Youzhi), d'autres 428-1.jpgont fait leur apprentissage dans les ateliers d'avant-guerre (c'est le cas de Qian Xiaodai), certains enfin ont été formés dans des écoles de beaux-arts. Wang Shuhui, elle-même diplômée de l'Institut des Beaux-Arts de Pékin, est alors une  artiste expérimentée, qui exerce depuis vingt ans déjà en tant que peintre de "guohua" et professeur d'arts plastiques. Malgré une production prolifique (un millier de rouleaux) elle ne retient aucune oeuvre de ces vingt années, dont les conditions matérielles difficiles lui ont imposé un travail essentiellement alimentaire.                 

DSCF5630.JPGSi les sujets contemporains (hagiographies de travailleurs héroïques, récits sur la vie rurale) ont la faveur du Parti les auteurs de lianhuanhua ont cependant la faculté de choisir leur matière et de se forger leur propre style graphique, loin des canons imposés du "réalisme socialiste" jdanovien. alors en vogue en URSS.  Liberté de création (évidemment dans les limites du dogme maoïste) et indépendance matérielle (les artistes sont des salariés) expliquent l'essor qualitatif du lianhuanhua à cette époque. Pour Wang Shuhui, c'est la possibilité de produire selon son goût, de perfectionner et d'approfondir son art tout en renouant avec l'héritage du "guohua" qu'elle entend faire renaître et dépasser dans le cadre de cette nouvelle bande dessinée chinoise.

Une inspiration "féminine"
DSCF5444.JPGCette singularité s'affime également dans le choix de ses sujets: Wang Shuhui est une femme, chose peu courante dans cet univers essentiellement masculin, et a principalement représenté des personnages de femmes: héroïnes guerrières (Mulan, les veuves du clan Jiang), amoureuses bafouées dans leur passion contrariée (Le dit du Pavillon de l'Ouest, Les paons volent vers l'est rebaptisé dans sa traduction française Les amants fidèles à leur serment, Liang Shanpo et Zhu Yingtai ou la légende des amants papillons, équivalent chinois de notre Tristan et Iseult). Cette prééminence des personnages féminins est l'autre trait distinctif de son oeuvre.
 

Un parcours éclectique
DSCF5635.JPGLe premier lianhuanhua signé de Wang Shuhui raconte l'histoire de Hua Mulan, la célèbre héroïne chinoise qui dut se travestir en homme afin d'éviter la conscription à son père et qui par son génie militaire parvint à vaincre les hordes barbares aux marches de l'empire. Les deux oeuvres suivantes puisent aussi leur inspiration dans la Chine ancienne: Mengjiang nü et Mozi Qiu Song (ou Mozi sauve le royaume de Song) en 1951. Suivent des oeuvres de propagande, genre auquel elle sacrifie pendant trois années. L'année 1954 est particulièrement féconde en chefs-d'oeuvres: Kongque Dong nanfei (ou les paons volent vers l'est, récit d'une tragédie amoureuse) ainsi que la légende fameuse des amants papillons Liang Shanpo et Zhu Yingtai mais surtout la première mouture (en couleur) du Xixiangji (Dit du pavillon de l'ouest), oeuvre qu'elle va s'attacher à reprendre dans une version beaucoup plus longue et cette fois-ci en noir et blanc.

Xixiangji, ou le Dit de du pavillon de l'ouest.
xixiangji.jpgArtiste exigeante et perfectionniste, elle met plusieurs années pour achever cette deuxième mouture du Xixiangji, qui sort en 1957 dans la collection des "Histoires de l'opéra de Pékin".  Inspiré d'un opéra célèbre de la dynastie Yuan, l'ouvrage raconte les amours malheureuses de Cui Yinyin et Zhang Junrui. L'oeuvre est couronnée dans les années 60 lors du 1er festival de lianhuanhua de Chine.  Sa réussite est telle que sa renommée dépasse  le cadre de la bande dessinée et les meilleurs maîtres contemporains du guohua considèrent l'artiste comme l'un des leurs. Il est d'ailleurs courant de l'appeler "Wang Shuhui Xiansheng" , littéralement "Monsieur  (qu'il faut entendre comme Maître) Wang Shuhui". 



DSCF5425.JPG
Shengsipai, un lianhuanhua sous le signe de l'opéra .
La dernière oeuvre de l'artiste avant la Révolution culturelle est un livre en couleur, adapté d'un opéra classique du Hunan. Shengsipai (récit d'une erreur judiciaire réparée par les bons soins d'un fonctionnaire intègre) paraît en 1962, et rompt délibérément avec tout réalisme. Les décors sont à peine esquissés et se résument parfois à un fond noir, les personnages sont ceux de l'opéra  chinois dont ils portent les costumes et les masques. Les codes et la trame fortement dramaturgique  de l'oeuvre appartiennent à ce même univers. Chaque image est un tableau et le tout se situe à la frontière entre lianhuanhua et illustration. Expérience esthétique originale et qui s'écarte des codes du lianhuanhua ainsi que de tout ce que l'artiste  avait dessiné auparavant Shensipai constitue une tentative intéressante de renouveler un genre. C'est aussi pour Wang Shuhui une manière de renouer avec un art qui la fascine depuis l'enfance au point qu'elle ait envisagée d'y faire une carrière.




Un  long sommeil créatif
En 1966 éclate la Révolution culturelle, dont on pouvait ressentir dès 1964 les signes avant-coureurs sur le plan artistique. Depuis quatre ans, Wang Shuhui n'a plus rien produit (Zhao Mengtao, une biographie d'ouvrière modèle commencée dans les années soixante, ne paraîtra qu'en 2001).  En 1966 donc, les lianhuanhua jugés "réactionnaires" ou censés offrir une présentation trop séduisante du passé impérial sont passés au pilon. En août de la même année, les librairies sont fermées. C'est le début d'un très long silence. 

Sa dernière oeuvre: Yangmen nüjiang
DSCF5626.JPGAprès la longue parenthèse traumatisante de la Révolution Culturelle,  il faut encore attendre quelques années pour lire les rééditions de ses oeuvres.  Parallèlement en 1978 paraît Yangmen Nüjiang, une de ses oeuvres les plus achevées,  qui retrace l'histoire des femmes du clan Jiang. Ces guerrières, à la mort de leurs maris, remplacent ceux-ci au combat et remportent de brillantes victoires. Inaugurant une nouvelle manière de l'artiste, l'oeuvre, toujours dessinée à l'encre de Chine, est dominée par un trait épuré, une alternance de pleins et de vides ainsi qu'un mouvement plus vif dans la narration. 


Après cette réussite Wang Shuhui se lance dans un sujet qui lui tenait à coeur depuis longtemps   : un recueil autour des personnages du Rêve dans le pavillon rouge, roman qui figure parmi les plus grands classiques de la littérature chinoise. Dès 1957 elle en avait dessiné quelques pages mais l'oeuvre avait été perdue par une employée de maison d'édition maladroite. Décor d'une riche demeure de la Chine impériale,  personnages féminins à la complexion délicate, récit d'un amour contrarié sur fond de chronique sociale (la vie d'une riche famille dans la Chine du 18ème siècle), tous les thèmes fétiches de l'artiste sont réunis. Malheureusement l'artiste meurt avant d'avoir achevé ce projet, dont il ne subsiste que quelques feuillets.

Artiste peu prolifique (21  oeuvres en 31 ans), Wang Shuhui a néanmoins marqué de son empreinte le lianhuanhua et lui a donné quelques-uns de ses principaux chefs-d'oeuvres.

Bibliographie
Malheureusement il n'existe que très peu d'ouvrages de Wang Shuhui traduits en français ou en anglais: 
Les amants fidèles à leur serment, Editions en langues étrangères, Pékin, 1957.
Le Dit du pavillon de l'ouest, Editions en langues étrangères, Pékin, 1958.
Ces éditions sont pratiquement  introuvables actuellement, même en Chine. 
Si vous lisez le chinois en revanche il est possible de se procurer ses principales oeuvres en réédition auprès des Editions d'art du peuple (人民美术出版社). En 2002 est parue une magnifique édition de luxe  comprenant:
Xixiangji (西厢记, version de 1954 en couleur),Xixiangji (西厢记, version de 1957 à l'encre de chine),Kongque dongnan fei (孔雀东南飞),Liang  Shanpo yu Zhu Yingtai (梁山泊与祝英台),Yangmen nüjiang (杨门女将).
Enfin sur l'art de Wang Shuhui un livre (en chinois) 中国现代名家画谱,王叔晖, 人民美术出版社,2001。

DSCF5335.JPG

Liens internet:
Un  lien vers la page consacrée à Wang Shuhui sur le site des Editions d'art du peuple:
http://www.renmei.com.cn/about/dtls.php?id=90
Vous pourrez y admirer quelques images tirées du Xixiangji en couleur. 
Sur le site de Cartoonwin (
www.cartoonwin.com) vous trouverez quelques articles en chinois sur Wang Shuhui.

 

par shidaifeng publié dans : auteurs
ajouter un commentaire commentaires (0)    recommander
Vendredi 13 juillet 2007


Ce blog a pour but de vous faire découvrir la bande dessinée chinoise, appelée "lianhuanhua"
连环画)

collage2.JPG

 

 

 

 


























J'ai vécu en Chine pendant plusieurs années. C'est au cours d'une visite à la Cité du livre de Wuhan que j'ai découvert des rééditions de ces petits livres, tenant dans la paume de la main, au format à l'italienne et contenant une case par page. 

Emerveillé par la maîtrise graphique, le charme désuet  et la poésie de ces oeuvres, j'ai commencé à me procurer des rééditions dans un premier temps, puis à acheter les éditions originales, dans les marchés aux puces ou sur certains sites internet.


Le lianhuanhua est un genre particulièrement riche, qui se classe d'abord par période:
minguo (民国),période Guomindang, soit des années 20 à 1949, années 50 et 60 (老版书)(considérées comme l'âge d'or du genre), Révolution Culturelle (文革),avec un trou entre août 1966, date de fermeture des librairies, et 1970, date de reprise de la production, enfin la période allant de 1979  à 1985, où s'amorce le déclin du genre, sous l'effet de l'évolution des goûts du public, désormais avide de comics et de mangas, d'une production marquant le pas quantitativement et qualitativement, et de la libéralisation du marché de l'art.



DSCF5392.JPGIl faut attendre le milieu des années 90 pour assister à un regain d'intérêt pour le genre. Un marché de collection dynamique se constitue, les rééditions commencent à paraître. 
Les oeuvres les plus prisées sont celles des années 50-60, en raison de leur perfection esthétique, et de leur petit nombre (beaucoup d'entre elles ont été passées au pilon durant la Révolution Culturelle). Viennent ensuite les lianhuanhua de la période "minguo", davantage recherchés pour leur rareté que pour leur beauté intrinsèque. Durant cette période en effet il faut produire en masse et rapidement, tandis que par comparaison certains artistes des années 50 ont mis plusieurs années pour publier des oeuvres comptant quelques dizaines de pages. Certains amateurs nostalgiques de la Révolution Culturelle (il y en a!) ont contribué à susciter de la curiosité voir de l'engouement pour la production de cette époque.

Le lianhuanhua se classe également par genre et sous-genres:
_oeuvres traitant de la Chine antique et impériale (gudian ticai 古典题材), le plus souvent des adaptations d'oeuvres littéraires classiques ou d'opéras de Pékin (une prestigieuse série porte d'ailleurs le titre d'"Histoires tirées de l'opéra de Pékin").
_livres inspirés de grandes pages de la littérature occidentale (appelées abusivement waiguo ticai 外国题材, c'est-à-dire "matière étrangère"): La Dame aux Camélias, Le roi Lear, et évidemment un grand nombre d'oeuvres soviétiques (Gorki,Lénine).
_Matière dite "contemporaine" (xiandai ticai现代题材): récits de combats (guerre de résistance contre le Japon, guerre de "Libération" (c'est-à-dire la guerre civile), guerres de Corée et du Vietnam), mais aussi hagiographies de héros du Parti (Liu Hulan, Liu Wenxue, Lei Feng), histoires d'enfants héroïques (ayant donné leur vie pour le Parti), mais également récits ruraux, parmi lesquels la très célèbre saga des "Grands changements à la campagne" de He Youzhi.

DSCF5415.JPGDans les années 80, cette classification s'est élargie, et la matière du lianhuanhua est devenue plus riche encore: biographies de sportifs (Pelé), ouvrages didactiques ("Comment se protéger en cas d'attaque chimique" ) et récits de science-fiction (genre absent du lianhuanhua auparavant).




J'espère que cette petite présentation ne vous aura pas trop laissés sur votre faim. La semaine prochaine je commencerai à parler des figures dominantes du genre, parmi lesquelles Wang Shuhui, dessinatrice géniale dont la quête passionnée de perfection a donné naissance à des oeuvres majeures.

par shidaifeng
ajouter un commentaire commentaires (4)    recommander

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Mai 2008
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus